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L’écoféminisme, mouvement complexe et multisectoriel 

L’écologie, un problème de femme ?

Mon questionnement sur l’écoféminisme est né cet hiver, alors que je déambulais entre les cabanes d’un marché de Noël dit “écoféministe” organisé par la Recyclerie. Si l’écologie et le féminisme sont deux domaines présents dans ma vie et sources d’interrogations quotidiennes, je ne m’étais jamais demandé comment ces deux combats s’articulaient entre eux. D’où vient ce terme ? Quel est le lien entre écologie et féminisme ? Quelle place ce mouvement occupe-t-il aujourd’hui ? Et pourquoi, alors que nous sommes tou·te·s directement concerné·es par l’urgence climatique, l’écologie serait une histoire de femmes ? Voici mon cheminement et les sources qui m’ont aidée dans la compréhension de cette notion, complexe, fondamentale et peut-être pas si genrée.

© Les Nanas, Niki de Saint Phalle

Où et comment est né l’écoféminisme ? 

Du début des années 70 aux années 90, voici une brève rétrospective du mouvement pour comprendre d’où il vient :

Début des années 70 : la naissance du terme, par Françoise d’Eaubonne

C’est en France qu’est apparu pour la première fois le terme “écoféminisme” dans l’ouvrage Le féminisme ou la mort de Françoise d’Eaubonne. Publié en 1974, ce livre fait écho à la prise de conscience née du rapport Meadows de 1972, dans lequel les chercheurs démontrent les limites d’une croissance économique et d’une démographique exponentielle. Elle établit un lien direct entre exploitation de la planète et oppression des femmes, par un système commun dominant, patriarcal et capitaliste. [1]

Des années 70 aux années 90 : l’émergence du mouvement à l’international

Le terme “écoféminisme” a mis du temps à s’instaurer en France, mais des idées similaires ont germé un peu partout dans le monde, à travers différents combats menés par les femmes au fil des années pour défendre leurs territoires. Espagne, Japon, Australie, Équateur… Tous les continents sont touchés par l’émergence de l’écoféminisme. Voici trois exemple de combats menés par des femmes à l’international :

  • Women and life on Earth, aux État-Unis, un mouvement pacifiste et anti-nucléaire, né suite à l’accident nucléaire de Three mile Island, en Pennsylvanie. En parallèle, elles mettent au point une déclaration de principes : la déclaration d’unité des femmes et la vie sur terre.
  • Le mouvement de la ceinture verte (Green Belt Movement), au Kenya, organisation citoyenne pour planter des arbres afin de combattre la déforestation et l’érosion des sols. 
  • Les femmes Chipko en Inde, qui ont œuvré pour la conservation des forêts et contre la monoculture du riz, notamment avec le mouvement Hug The Tree, qui consistait à serrer dans ses bras les arbres sacrée, pour défendre la forêt avec son propre corps comme instrument de lutte.

Années 90 : le livre qui ré-introduit le concept en France 

En 1999, c’est l’ouvrage Écoféminisme qui ré-introduit le terme en France. Celui-ci est le fruit du travail de deux militantes écoféministes : l’indienne Vandana Shiva, qui a lutté pour la préservation de l’agriculture paysanne traditionnelle et biologique dans son pays, et Maria Mies, professeure de sociologie qui a étudié les effets de la colonisation sur les femmes dans le système économique Indien. Dans le livre Écofeminisme, elles démontrent que ni les femmes, ni l’environnement ne tirent profit du modèle économique capitaliste. En prenant appuie sur des exemples de lutte locale, elles s’interrogent sur l’émancipation des femmes et la croissance économique dans le cadre d’une planète limitée. 

© Les Culottées, Pénélope Bagieu

L’écoféminisme, qu’est-ce que c’est ? 

Un phénomène complexe, lié à la domination masculine 

L’écoféminisme est un terme complexe, évolutif et qui n’a pas d’idéologie précise, si ce n’est repenser le système actuel, pour lutter contre deux formes d’exploitation : celle des femmes par les hommes , et celle des Humains sur la Nature. [2]
À la fois spirituel, social et politique, l’écoféminisme aborde des domaines aussi variés que la culture, la mode, l’économie, la démographie ou l’agriculture.

Jeanne Burgat Goutal, rédactrice de l’ouvrage Être écoféministe: théories et pratiques, qualifie d’ailleurs ce mouvement de “joyeux bordel”, tant il est difficile à comprendre. Elle explique qu’il ne peut se réduire à un seul mouvement unifié, mais correspond plutôt à une diversité de doctrines hétérogènes, et que c’est cela qui constitue sa richesse et permet sa perpétuelle évolution. Pour elle, on parle d’interconnextions des luttes car l’écoféminisme questionne l’intégralité d’un système dominateur, et englobe à la fois les questions écologistes, féministes et anti-racistes. [3]

Les femmes sont dépendantes des hommes et du système

Le lien qui unit les femmes à la Nature n’est pas inné

L’association entre les femmes est la Nature ne serait pas instinctive, mais découlerait d’une construction sociétale. Elle est le fruit du patriarcat, qui historiquement, a rejeté les femmes du côté de la Nature

La destitution de certaines compétences 

L’épisode traitant de l’écoféminisme du podcast Arte “Un podcast à soi” nous explique que la modernité, censée faire de nous des êtres plus libres, a rendu les femmes dépendantes des hommes. [4] Historiquement, la domination masculine par la privation des compétences ne date pas d’hier.

Dès le moyen-âge, on considérait les sages-femmes comme des sorcières : une façon de mettre la main sur le pouvoir de reproduction des femmes, leurs corps et leurs compétences dans ce domaine. Dans la société actuelle, beaucoup de Femmes se sentent “incapables” et illégitimes dans beaucoup de domaines, notamment celui du bricolage, de l’automobile ou du business.

Né lors de la révolution de mai 68, il existe encore aujourd’hui quelques terres de femmes, en France et dans le monde, dans lesquelles celles-ci vivent en communauté pour fuir le capitalisme, se ré-approprier leur corps, se reconnecter à la Nature et reprendre possession des nombreux champs de compétences dont elles ont été destituées. Dans le second volet du podcast réalisé par Arte, l’anglicisme reclaim est employé pour désigner cette restitution, gageant que l’éducation des plus jeunes à l’aide de principes égalitaires est la clef d’une véritable égalité des sexes. 

Le travail des femmes est moins valorisé

Il existe un lien entre le capitalisme et le patriarcat. Ce n’est pas nouveau, les inégalités salariales persistent et les femmes sont plus exposées à la précarité financière et sociale que les hommes. Elles représentent 70% de personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté selon l’ONU.

Cela est dû à de nombreux facteurs, comme le plafond de verre qui les empêche d’accéder aux postes les plus hauts-placés ou encore à la part plus importante qu’elles consacrent aux tâches ménagères et à l’éducation des enfants au sein d’une famille. Ce travail fournit “gratuitement”  n’est pas valorisé, puisqu’il ne génère pas directement de profits au sens de la productivité capitaliste, c’est-à-dire pas de revenus financiers.

Le travail fournit par les hommes a plus de valeur monétaire aux yeux du capitalisme, c’est pourquoi il est valorisé. Cette meilleure valorisation salariale est une des raisons pour lesquelles les hommes sont moins concernés par l’écologie : ils gagnent plus d’argent, et ne subissent donc pas les conséquences du dérèglement climatique.

© Illustration de Léa Tilly, @lilately

La mode éthique, un parfait exemple d’écoféminisme

La mode conventionnelle est en contradiction :

Les deux combats sont intrinsèquement liés : les femmes sont les premières victimes de la fast fashion, directement lorsqu’elle la conçoivent, indirectement lorsqu’elles subissent les conséquences environnementales et d’injustices socio-économiques associées. En occident ? Nous ne sommes pas en reste… Entre pression de suivre les tendances et publicités formatées pour générer des pulsions d’achat, entre injonctions permanentes à mincir/blanchir/entrer dans les codes de la beauté à l’instant “t”, la charge mentale est colossale.  

Les femmes sont directement concernées par l’écologie

Ce sont elles qui cultivent les terres, sans bénéficier des gains

À travers le monde, lorsque la détérioration de l’environnement survient, les femmes sont les premières à en souffrir, notamment dans les pays sous-développés. Pourtant, si ce sont elles qui cultivent les sols, elles ne possèdent que moins d’1% des terres à l’échelle mondiale. [5] Elles produisent donc la majorité des aliments mais sont les dernières à bénéficier des gains économiques générés par la culture des sols.

Le dérèglement climatique amplifie leur charge de travail

Dans les pays sous développés, la charge de travail des femmes est amplifiée par le dérèglement climatique, qui entraîne une perte de la productivité de la terre. [5]
La surexploitation des sols liée à l’objectif de croissance économique les pousse à parcourir de plus grandes distances pour effectuer les tâches ingrates, comme aller chercher du bois de chauffage, de l’eau, du fourrage et des provisions suffisantes pour cuisiner. Ce sont également elles qui s’occupent des enfants malades car ils sont en sous nutrition ou victimes de maladies endémiques liées à la pollution

Le dérèglement climatique engendre des catastrophes naturelles qui touchent principalement les femmes 

Il existe beaucoup plus de femmes qui souffrent de situation précaire que d’hommes. Les femmes ont quatorze fois plus de chances que les hommes de mourir à cause d’une catastrophe naturelle. Sur 20 000 morts recensés lors du tsunami de 2004 survenu dans l’océan Indien, 80% étaient des femmes en Indonésie, et 73% en Inde. [6]

L’écologie, une nouvelle pression sociale pour les femmes

On sait déjà que les femmes subissent un grand nombre d’injonctions sociales et doivent effectuer une “double journée”. Elles travaillent tout en s’occupant de la majorité des tâches concernant le ménage, les courses et l’organisation liée à la vie parentale. Comme si leur charge mentale n’était pas assez importante, l’injonction de l’écologie vient s’ajouter à cela : La plupart des produits écologiques sont commercialisés auprès des femmes. [7] Le recyclage, le tri sélectif, l’alimentation végétarienne sont perçues comme des activités féminines. Il suffit de regarder la faible part d’hommes qui prennent la parole sur le sujet, pour s’en rendre compte. 

© Princesse Mononoké, Hayao Miyazaki

L’essor récent de l’écoféminisme dans les médias

Un enjeux du discours politique 

L’écologie et le féminisme occupent une place (encore bien trop faible) au cœur des débats politiques depuis de nombreuses années. Beaucoup d’entre nous reprochent au gouvernement une double inaction, celle face au dérèglement climatique, et celle contre les violences faites aux femmes. En 2021, le terme “écoféminisme” refait surface au sein de la sphère politique, avec la députée française Delphine Batho (elle en parle dans son passage sur le podcast Presages) et la candidate Sandrine Rousseau, arrivée au second tour de la primaire écologiste, qui revendiquent ce mouvement pour combattre à la fois le changement climatique et les inégalités de genre. [8]

Sandrine Rousseau lie ces deux combats par le système de prédation, qui consiste à “prendre, utiliser et jeter”, un phénomène qui peut évoquer à la fois le corps des femmes violentées, le corps des plus précaires (qui souffrent de mauvaises conditions de travail), et la nature qu’on pollue et dont on pille les ressources. Pour elle, la transition ne pourra se faire sans combattre cette violence multifactorielle. [8]

La prise de parole dans l’espace publique 

Cette prise de conscience est également liée à l’émergence, depuis plusieurs années, de la libération de la parole autour de sujets écoféministes

  • 2010 : Les marches pour le climat.
  • 2017 : Le mouvement #Metoo qui donne la parole aux femmes sur le harcèlement qu’elles vivent au quotidien. Elles dénoncent à la fois les prédateurs sexuels mais aussi le système judiciaire qui les laisse impunis. 
  • 2019 : Le mouvement des Bombes Atomiques menée par des femmes, rassemblées en un collectif antinucléaire pour en finir avec le patriarcat. [9]
  • 2020 : La prise de conscience écologique liée aux confinements successifs.
  • 2021: Le rapport du GIEC, qui met en avant les conséquences des activités humaines sur le réchauffement climatique.

Outre la question de genre, l’écoféminisme est une lutte sociale

L’écoféminisme, une lutte pour tous

Beaucoup d’hommes ont encore du mal à se revendiquer féministes, car ils se pensent illégitimes sur ce combat et/ou estiment qu’il concerne seulement les femmes. Pourtant, ce terme désigne avant tout l’égalité entre les femmes et les hommes. Tout comme l’écologie, c’est donc un phénomène social qui nous concerne tou·te·s. Les luttes inclusives génèrent souvent des sursauts masculinistes, mais au-delà de la question du genre, il faut être humaniste pour considérer le problème dans sa globalité. Comme le disait Camille Etienne, militante écologiste, lors de son interview au conscious festival

Aujourd’hui, ce serait se tromper que de voir l’écologie comme un prisme : le fait de se battre pour protéger la nature (…). La lutte contre le dérèglement climatique est une lutte sociale, ou elle n’est pas.

Comment agir en faveur de l’écoféminisme ?

Que vous soyez un homme ou une femme, voici comment contribuer à créer un monde plus égalitaire : 

  • S’informer un maximum. La plupart des mécanismes sociétaux de domination sont inconscients, et les comprendre est un bon moyen de les déjouer. Lire cet article jusqu’au bout est déjà un bon commencement !
  • En parler à ses proches, frères et sœurs, amis, famille, collègues, sur les réseaux… Partager cet article est une super 2ème étape !
  • Consommer en connaissance de causes. Le système capitaliste détruit la planète, et la santé des femmes, à des fins pécuniaires. Consommer moins et mieux est une des clefs pour éviter de contribuer à cela. L’écoféminisme est présent partout, il concerne la façon dont on fait pousser la nourriture, comme on la mange, la façon dont on s’habille.
  • Voter. Si tous les candidat·es électorales ne parlent pas directement d’ ”écoféminisme”, certain·es incluent ces enjeux dans leur programme plus que d’autres. On attend leur programme au tournant et on vous en parle bientôt, ici et sur Instagram.

Pourquoi revaloriser la place des femmes profiterait à tou·te·s ?

À l’échelle du foyer

Si l’éco-féminisme engendre une charge sociale pour les femmes, les hommes souffrent également de nombreuses injonctions face au système actuel : être père au foyer est considéré comme un “sacrifice”, la valeur de la réussite sociale réside dans le montant qu’ils gagnent chaque mois et ils voient moins leurs enfants. Pour la plupart des écoféministes, l’objectif n’est pas de retourner à une société paysanne précaire mais de répartir à nouveau les tâches, tout en valorisant le travail domestique comme le travail salarial. Il faut également repenser l’agriculture afin qu’elle soit plus partagée.

À l’échelle gouvernementale

Rétablir la justice

Revaloriser la place des femmes permettrait de rétablir la justice sociale, économique et écologique. Dans son dernier documentaire Animal, Cyril Dion explique qu’au sein des pays dans lesquels les femmes sont au pouvoir, la conscience écologique est beaucoup plus développée. Il y a également une meilleure régulation des naissances car les femmes sont plus conscientes de leurs droits et de leur pouvoir d’avortement.

Réduire le déficit économique de l’Etat 
Vous avez bien lu, l’éducation viriliste, à travers sont laquelle une majorité de garçons sont éduqués, a un coût économique, que l’historienne Lucile Peytavin nomme “coût de la virilité” dans son ouvrage du même nom. Il est important de noter que ce n’est pas un problème de genre, mais bien d’éducation, souvent inconsciente (on limite moins les comportements à risque chez les garçons, on les expose plus à la violence etc).
L’éducation genrée semble conduire à un surcoût pour l’Etat, qui correspond à ce que la France économiserait “si les hommes se comportaient comme des femmes”. Lucile Peytavin estime ce coût à 95,2 milliards d’euros, en se basant sur un outil statistique utilisé par le gouvernement : la valeur de la vie statistique. [10] On sait que dans le monde du travail, l’écart de salaire et de taux d’emploi entre hommes et femmes est encore important, mais au delà de la sphère professionnelle, il existe d’autres domaines dans lesquels les comportements masculins sont coûteux pour la société :
  • L’administration pénitentiaire (90% des personnes condamnées par le justice sont des hommes)
  • Les accidents de la route
  • Les prises en charges hospitalières de cancers liés au tabac ou à l’alcool (80% concernent les hommes)
  • Tous les coûts indirects liés à la prise en charge des victimes, liés aux décès, à la souffrance, à la destruction matérielle, à la délinquance etc.

Nos recommandations culturelles pour en apprendre plus 

PODCASTS

  • Un podcast à soi, Arte, en deux volets, sur l’écoféminisme
  • Présages avec Delphine Batho
  • Présages avec Jade Lindgaard 
  • Kiffe ta race le podcast 

LIVRES

  • Qui nettoie le monde ? Françoise Vergès
  • Un féminisme décolonial, Françoise Vergès
  • Consumed, d’Aja Barber
  • Unraveled, Maxine Bédat

FILMS

Références

[1] www.arte.tv
[2] journals.openedition.org
[3] reporterre.net
[4] www.arteradio.com
[5] pubmed.gov : Article 1 et Article 2
[6] www.linfodurable.fr
[7] www.theguardian.com
[8] www.franceinter.fr
[9] www.cairn.info
[10] www.blast-info.fr

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