[En récap] Entretien avec Claire Coletti, Directrice Global Sustainability de Guerlain. Ancienne du développement produit chez L’Oréal, Christian Lacroix et agnès b, puis consultante RSE chez Vigeo, elle pilote une équipe de six personnes structurée autour de l’éco-conception, de la traçabilité, du climat et de la biodiversité. La stratégie de marque «Agir pour une Beauté Vivante» repose sur 4 piliers qui répondent aux enjeux sociaux et environnementaux auxquels Guerlain, marque de cosmétiques de luxe, doit faire face: innover pour une beauté vivante, intégrer le développement durable de la stratégie jusqu’au cœur des métiers, agir pour des écosystèmes plus soutenables et reliés, rayonner, transmettre et partager son engagement.
Il y a des trajectoires professionnelles qui empilent les compétences et d’autres celles qui les relient, celle de Claire Coletti appartient à la seconde catégorie. Quinze ans dans le développement produit chez L’Oréal, Christian Lacroix et agnès b, un Master 2 en développement durable financé par son employeur après un déclic en Inde, un passage par le conseil RSE chez Vigeo, puis Christian Dior Couture et enfin Guerlain. À chaque étape, le même fil : comprendre comment un objet est fait avant de prétendre en réduire l’impact. Dans une industrie cosmétique où la sustainability oscille encore entre marketing d’engagement et transformation profonde, cette double lecture, opérationnelle et stratégique, est sa signature. Portrait de la Directrice Développement Durable d’une maison de luxe, aiguillon du groupe LVMH sur ces sujets.
Un déclic en Inde, quand l’audit social ne dit pas tout
C’est près de Delhi, dans une usine de teinture où elle se rend pour mettre au point un tissu en block printing, que la carrière de Claire Coletti bascule. L’audit social de l’usine est conforme mais, à la sortie, le cours d’eau rouge et les champs colorés par les teintures rejetées l’interpellent. A raison : depuis l’installation de l’atelier, les habitant·es ne peuvent plus boire ni cultiver leurs champs. « Je m’y rendais pour attester des conditions de travail, et je ne prenais pas en compte les conséquences environnementales potentielles dont nous avons également la responsabilité en tant que donneurs d’ordre », raconte-t-elle.
Claire Coletti se forme au sein du Master 2 Développement Durable et Organisation à l’Université Paris Dauphine, en 2010-2011, financé par Agnès b. Puis c’est chez Vigeo qu’elle fait ses armes, en audit, notation extra-financière et conseil auprès des structures aussi variés que le secteur bancaire, les utilities, les cosmétiques (Chanel Beauté, L’Oréal ou Clarins). Une approche de la cross-fertilisation qui restera centrale dans sa façon de travailler.
Le site Guerlain

Une stratégie produit basée sur l‘analyse du cycle de vie
Arrivée chez Guerlain après Christian Dior Couture, Claire Coletti hérite d’un poste créé en 2009 sous l’impulsion de Laurent Boillot, alors Président, et structuré par Sandrine Sommer. L’angle d’attaque est scientifique et pragmatique, pas militant. Les principaux impacts d’un produit cosmétique se répartissent en général entre 40-50 % pour le packaging, 40 % pour le fret et 10 % pour la formule. Toute la stratégie éco-conception de la plateforme, « Agir pour une beauté vivante », découle de cette équation, développée conjointement par les équipes Développement Durable, Développement pack, Achats et Transports.
L’organisation revendique un fonctionnement “d’aiguillon” transversal plutôt qu’en silo : l’équipe de Claire de 6 personnes est la tête chercheuse, tant à l’affût des impacts environnementaux des matières que des solutions plus vertueuses. Une réunion packaging hebdomadaire avec la présidence, la direction marketing et opérations arbitre les développements à venir. Des indicateurs internes, IPE pour l’éco-conception packaging, IFE pour la formulation, fixent des seuils minimaux à atteindre, faute de quoi les équipes retravaillent leur copie. Une rigueur et une intelligence collective utiles, dans un métier où l’intention sans métrique reste incantatoire.
Claire Coletti ©Guerlain
Lire aussi : Les Réserves de Guerlain, première opération anti-gaspi du luxe cosmétique
La trajectoire SBTi, entre ambition réelle et pratique terrain nuancée
Guerlain s’inscrit depuis 2026 dans la trajectoire SBTi du groupe LVMH avec des objectifs ambitieux. -68 % d’émissions de GES eqCO2 sur les scopes 1 et 2 d’ici 2030 (baseline 2023), -32 % sur le scope 3 d’ici 2033. Les scopes 1 et 2 (émissions directes) ne représentent que 2 % des émissions et ont déjà baissé de 40 % grâce au passage aux énergies renouvelables. Le vrai sujet, comme partout dans la mode et le luxe, est le scope 3, qui pèse près de 98 % chez Guerlain.
La maison a réalisé un travail remarquable sur le fret : le ratio air-mer (RAMA) est passé d’environ 60-40 en 2023 à 70 % de transport maritime aujourd’hui, ramenant la part du fret à 22 % des émissions du scope 3, un record dans le secteur. Un effort peut être plus accessible à un secteur cosmétique dont la rotation produit est intrinsèquement plus lente que dans la mode (un lancement en deux ans contre six à neuf mois dans le PAP, voire 3 mois dans l’ultra fast fashion), ce qui structurellement facilite la planification maritime. L’objectif scope 3 à -32 % et la part croissante des émissions liées au marketing et aux réseaux sociaux (19 %, en hausse) interrogent un modèle où la communication d’une marque de luxe pèse désormais plus que ses ingrédients (13 %).
Le site Guerlain

La traçabilité des filières jusqu’au champ, les challenges à relever
La traçabilité sur la chaîne de valeur est sans doute le terrain où Guerlain est le plus avancé. La maison s’appuie sur une tradition historique de parfumeurs qui se rendent dans les champs, sur des relations longues (cinquante ans avec la famille Capua en Italie pour le citron et la bergamote), et sur un programme de certification UEBT (Union for Ethical Biotrade), et FFL (Fair For Life) qui audite à la fois les critères environnementaux (eau, énergie, intrants chimiques, pollution) et sociaux (droits humains, salaire minimum). En 2026, 100 % des filières miel sont certifiées. Pour les matières premières parfums iconiques, ce sera en 2030.
Les programmes terrain, eux, donnent à voir une RSE incarnée. En Inde du Sud, après un constat sur le décalage des moussons et l’allongement des saisons sèches, Guerlain accompagne la transition de soixante agriculteurs partenaires (jasmin, tubéreuse) vers le bio, finance l’irrigation goutte-à-goutte et la production de fertilisants naturels via l’équipement de vaches. Un budget conséquent investi sur quatre ans et un bénéfice partagé avec les autres Maisons de la division cosmétiques du Groupe
À Madagascar, co-financement d’une école de jeunes maraîchers en partenariat avec DSM-Firmenich pour diversifier les revenus au-delà de la vanille. « On apprend aussi beaucoup d’eux. Ils nous transmettent une réalité terrain au-delà des indicateurs de pilotage », résume Claire Coletti. Un projet d’analyse de l’impact financier du changement climatique sur les filières est en cours d’étude pour 2026-2027.
La recharge en cellulose, une preuve de concept du business case RSE
Claire Coletti est sans détour : « L’éco-innovation va dans le sens du business. C’est la légitimité et le futur de la RSE. » La recharge en cellulose de la crème Orchidée Impériale, sortie en septembre 2025, en est l’illustration. Première recharge en cellulose dans la cosmétique, brevetée avec son fournisseur, elle adapte une technologie issue de l’agroalimentaire qui ne conservait les aliments que trois jours à la conservation d’une formule cosmétique stable sur deux ans. Bénéfices : -30 % d’impacts environnementaux par rapport à un produit complet, zéro plastique, recyclable avec le papier dans le bac jaune en France, 20 % moins chère pour la cliente. Huit mois après le lancement, les ventes progressent, le rechargeable entre dans les usages.
« L’éco-innovation va dans le sens du business. C’est la légitimité et le futur de la RSE. » – Claire Coletti, Directrice RSE de Guerlain
Le raisonnement vaut aussi pour Les Réserves de Guerlain, l’opération anti-gaspi 2026 : éviter les coûts de destruction, vendre à prix réduit des produits discontinués, reverser 10 % à une ONG. Trois cercles vertueux, environnemental, social, économique, le récit que les directions financières attendent pour valider les budgets RSE.
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Les challenges à relever pour Guerlain
Lors de notre entretien, Claire Coletti ne masque pas les zones d’amélioration. La rechargeabilité fonctionne sur le soin, peine sur le parfum où le geste est perçu comme complexe, et est très variables selon les produits pour le maquillage. Les filières de recyclage sont insuffisantes, en particulier pour les plastiques qui conservent des propriétés (légèreté, imperméabilité…) que les alternatives n’égalent pas toujours.
Sur la protection des abeilles, le recul législatif autorisant l’acétamipride est cité comme un signal négatif, auquel Guerlain, marque de l’abeille, répond par le soutien à des associations plutôt que par un plaidoyer public direct. Un choix cohérent avec la culture du luxe, mais qui interroge la capacité du secteur à peser sur les politiques publiques quand les enjeux éco-systémiques l’exigeraient.
Responsable RSE, une fonction qui change de nature
L’entretien révèle, en creux, une mutation du métier de directeur·ice RSE dans le luxe. Hier expertise verticale, il devient une fonction d’intégration et d’animation de l’intégration de la RSE dans les métiers clés d’une entreprise : pilotage de l’ACV, dialogue avec les directions packaging et marketing, animation d’un réseau d’ambassadeurs dans les marchés, audits de filières de matières premières et développement de projets partenaires, intégration de l’IA, modélisation financière des risques d’approvisionnement, développement de nouveaux modèles d’affaires. Le profil protéiforme de Claire Coletti incarne cette transformation.
Reste la question de fond : une maison cosmétique de niche au sein d’un groupe géant peut-elle prétendre incarner la trajectoire d’une industrie ? À travers le parcours de Claire Coletti se dessine l’évolution du rôle de la RSE dans le luxe. D’une expertise spécialisée, elle est devenue un levier de transformation qui irrigue l’ensemble des métiers (développement produit, achat, logistique, marketing…). Chez Guerlain comme au sein du groupe LVMH, les enjeux environnementaux sont désormais intégrés aux décisions business, aux investissements et aux objectifs de performance. Pour des entreprises dont les savoir-faire et les matières premières trouvent leur origine dans la nature, la préservation des écosystèmes n’est pas seulement une responsabilité, mais un impératif stratégique pour assurer la pérennité de leur activité.