[En Récap] L’interopérabilité désigne la capacité des outils d’une marque de mode (PLM, ERP, PIM, traçabilité, analyse d’impact) à faire circuler une donnée produit fiable sans ressaisie ni déformation. Longtemps cantonnée à l’IT, elle devient critique avec la multiplication des outils, l’explosion des volumes de données et l’arrivée du passeport numérique produit (DPP). Pour Fit Retail, la réponse n’est pas de tout refaire mais de cartographier les flux, identifier les golden data et installer une gouvernance partagée entre métiers et IT. Demain, la donnée produit devient infrastructure, actif business et socle de l’IA.
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Les marques de mode n’ont jamais collecté autant de données sur leurs produits. Et pourtant, jamais elles n’ont eu autant de mal à les faire circuler. À mesure que les outils se multiplient (PLM, ERP, PIM, traçabilité, analyse d’impact) un mot rébarbatif s’impose comme la clé de voûte silencieuse de toute la chaîne : l’interopérabilité. Longtemps reléguée au sous-sol technique de l’entreprise, elle remonte aujourd’hui à la surface, poussée par le passeport numérique produit, les exigences de circularité et les promesses de l’intelligence artificielle. Cabinet d’expertise spécialiste de ces sujets, Fit Retail nous aide à comprendre pourquoi la donnée produit a changé de nature et ce que les marques ont à perdre, ou à gagner, à la laisser circuler.
Interopéra… quoi ?
Le mot fait fuir avant même qu’on en saisisse l’enjeu. L’interopérabilité, c’est la capacité des systèmes d’une marque à parler le même langage, pour qu’une donnée circule d’un outil à l’autre sans être ressaisie, déformée ou perdue en route.
Côté métiers, le besoin se formule en une phrase : « Je le saisis dans le PLM, cela doit apparaître dans mon ERP ». Mais derrière cette évidence apparente se cache une mécanique invisible que portent seules les équipes IT, pour qui l’interopérabilité est au contraire un sujet quotidien, central, parfois obsédant.

« C’est un sujet secondaire pour les équipes métiers parce qu’elles ne le voient pas directement, mais qui est en revanche très important pour les équipes IT. On se retrouve dans une situation un peu paradoxale. » – Thibault Havez, architecte SI chez Fit Retail
Ce décalage de perception est le premier symptôme du problème. Tant que la donnée circule, personne ne la regarde, le jour où elle se bloque, tout le monde la cherche. Et nous n’en sommes qu’aux données historiques d’un produit, gérées en interne…
Pourquoi le sujet devient critique maintenant
Si l’interopérabilité sort aujourd’hui de l’ombre, c’est que la donnée produit a changé de rôle. Hier outil de gestion interne, elle devient une matière première stratégique, commune à tous les services et bientôt partagée bien au-delà des murs de l’entreprise.
Plusieurs dynamiques se conjuguent. D’abord, la multiplication des outils.”Il y a quelques années, une marque travaillait avec quatre ou cinq logiciels ; aujourd’hui, les solutions se déploient de plus en plus vite et sont de plus en plus nombreuses” Ensuite, l’explosion des volumes : selon Fit Retail, la donnée a été multipliée par 20 à 30 en vingt ans à l’échelle globale, et la courbe ne fléchit pas. Plus d’outils, plus de données, donc une croissance quasi exponentielle du nombre de flux à orchestrer.
« Plus d’outils, de données et donc de flux. Les systèmes d’information n’étaient pas structurés pour cela. » – Thibault Havez, architecte SI chez Fit Retail
À cette pression technique s’ajoute une pression réglementaire et environnementale. Le passeport numérique des produits, le reporting extra-financier, les scores d’impact, la circularité post-achat : tous exigent de consolider des données aujourd’hui éparpillées entre une dizaine de systèmes. Et tous présupposent une donnée propre, condition que peu d’entreprises remplissent réellement. La donnée produit n’est plus une affaire de tuyauterie interne, elle devient l’infrastructure sur laquelle reposera demain la conformité, la circularité et le commerce agentique.
La dette technologique de la donnée produit
Pourquoi est-ce si difficile ? Selon Fit Retail, les marques paient ce que l’on pourrait appeler “une dette technologique de la donnée produit” : les outils qui se déploient plus vite que l’IT ne peut architecturer le système d’information.
Le constat de terrain est éloquent : “Avec cinq outils, on peut relier chaque système directement à l’autre : ce n’est pas optimal, mais cela fonctionne. Avec cinquante, le nombre de connexions devient ingérable.” Entrent alors en scène les middleware, Talend, MuleSoft et consorts – chargés de centraliser et d’orchestrer les flux… Mais ces outils sont complexes, longs à déployer et profondément structurants : ils ne gèrent pas seulement le produit, mais aussi les flux financiers, RH et logistiques. Quand ils défaillent, l’impact est global.
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Une formation des équipes à la traîne
S’ajoute un déficit de compétences. Pour être efficace, explique Thibault Havez, “il faut réunir trois savoirs rarement présents au même endroit : comprendre le métier, maîtriser les technologies intermédiaires et connaître les applicatifs”. Or les équipes qui opèrent les middleware au niveau groupe n’ont pas toujours le recul métier nécessaire, tandis qu’une certification d’architecte sur un outil comme MuleSoft demande plusieurs mois de travail.
Le reste de la dette se lit dans les usages quotidiens. Des données encore logées dans des fichiers Excel ou CSV, particulièrement dans le mid-market sous contrainte budgétaire ; un PLM qui sert de point de départ mais ne couvre qu’une partie du cycle de vie ; des référentiels qui, isolés, ne servent à rien tant que la donnée ne circule pas. Et surtout, une fiabilité fragile.
« On pense souvent que les flux automatiques garantissent la fiabilité. En réalité, ils ne font qu’exécuter ce qu’on leur demande. » – Thibault Havez, responsable projets chez Fit Retail
Les erreurs humaines se propagent sans filet : Une mauvaise sélection dans une liste déroulante peut suffire à fausser toute la chaîne”. Faute de contrôle qualité, une simple erreur de codification a déjà conduit une enseigne à expédier une armoire… à la place d’une robe. À l’inverse, certaines corrections apportées en aval ne remontent jamais vers les systèmes amont : sur les produits permanents reconduits d’une année sur l’autre, les équipes refont chaque saison les mêmes ajustements, parce que l’information n’a jamais fait le chemin retour. Un problème de circulation plus que d’outils.
Les conséquences ne sont pas que techniques. Le premier impact est le time-to-market : “si la donnée ne transite pas correctement entre le PLM et l’ERP dès le début de la chaîne, la collection arrive en retard.” Le second pèse sur les équipes. Vérifications répétées, crainte de l’erreur, support IT qui passe son temps à corriger des données sans valeur ajoutée, jusqu’à l’usure et la perte de motivation. Il existe même un paradoxe écologique : pour rattraper ces retards, on finit par recourir à l’avion, traitant séparément des enjeux économiques, technologiques et environnementaux qui sont en réalité les trois faces d’un même problème.

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Faut-il tout refaire ? On vous rassure, non
Face à ce diagnostic, la tentation serait de tout reconstruire. C’est l’erreur à éviter. La réponse de Fit Retail tient en une méthode progressive, qui consiste à structurer l’existant plutôt qu’à le raser.
Premier réflexe : cartographier les flux pour rendre visible ce qui circule, comment et entre quels systèmes. Deuxième temps : identifier les golden data, ces données clés dont dépend tout le reste, plutôt que de chercher à tout contrôler.
« L’enjeu n’est pas de tout contrôler, mais d’identifier les données clés et de s’assurer qu’elles soient fiables avant de les faire circuler. » – Thibault Havez, responsable projets chez Fit Retail
Vient ensuite la priorisation, puis le passage à l’échelle par petites touches : sécuriser une interface, automatiser une transmission, supprimer une ressaisie. Fit Retail cite le cas d’une maison de luxe où une personne recopiait manuellement, une à deux fois par semaine, les données du PLM vers l’ERP ; l’automatisation a supprimé la tâche et réduit drastiquement le risque d’erreur.
Mais aucune méthode ne tient sans son socle organisationnel : la gouvernance. Les marques restent organisées en silos, les métiers créent et exploitent la donnée, l’IT en organise la circulation sans toujours en connaître les usages. Une gouvernance claire définit qui est responsable de quelle information, à quel moment et selon quelles règles, et confie certaines données à des experts métier plutôt qu’à la seule IT.
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Le DPP change les règles du jeu
Jusqu’ici, la donnée produit restait une affaire interne. Le passeport numérique produit fait voler cette frontière en éclats. “Le DPP suppose de constituer un passeport accessible à tous, en agrégeant des données issues de plusieurs systèmes pour les mettre à disposition au même endroit.”
Le vrai défi n’est pas tant ce point d’accès, encore en cours de définition, que le changement de régime qu’il impose. Demain, la donnée ne sera plus seulement consolidée en interne, elle devra être partagée entre les acteurs de la chaîne de valeur, et possiblement enrichie dans le temps, par les clients, les réparateurs, les autorités et les partenaires. Or, comme le résume Thibault Havez, beaucoup d’entreprises peinent déjà à consolider ces informations chez elles ; leur demander de le faire à plusieurs relève d’un saut qualitatif.
Les écarts se creusent. Le luxe, déjà familier de sa chaîne de valeur et avancé sur la traçabilité, prend une longueur d’avance. Le mid-market, lui, doit arbitrer entre investir dans ces chantiers ou risquer la sanction, parfois en espérant une période de tolérance qui pourrait ne jamais venir. Et nulle technologie ne dispensera de ce travail de fond : on ne peut pas compter sur l’IA pour rattraper une donnée mal structurée.
Le chemin est encore long : “Aujourd’hui, moins de 20 % des données sont réellement exploitées. Mais c’est précisément l’ampleur de ce gisement inexploité qui mesure le potentiel devant les marques.” L’interopérabilité n’est pas une fin technique mais la condition pour que la donnée produit tienne, demain, toutes les promesses qu’on lui prête déjà.
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