La Folie Des Cristaux, Désastre Humain & Environnemental

La Folie Des Cristaux, Désastre Humain & Environnemental

 

La Folie Des Cristaux, Désastre Humain & Environnemental


Du quartz pour filtrer ses cosmétiques, de la tourmaline pour la Saint-Valentin, du jade pour les sessions de méditation. Si un peu d’ésotérisme n’a jamais tué personne, l’industrie qui l’alimente a les mains sales.

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Depuis l’explosion de l'usage des pierres dans les soins visages, les traitements corporels ou les séances de sorcellerie, on assiste à une montée proportionnelle d’esclavagisme moderne, à la destruction non réversible d’espaces naturels et à l’expansion d’une mafia.
AVANT DE COMMENCER : Aucun doute sur le fait que la puissance du féminin et le pouvoir positif des sorcières soient bénéfiques pour notre humanité. Nous sommes les premiers à soutenir le travail de celles qui portent la sororité avec bienveillance et lucidité [1]. Ce que l’on déplore, c’est l’engouement social-médiatique massif et l’appropriation de ces objets dans un but mercantile, par des célébrités.  

De l’usage marginal au mass-market

Le commerce des cristaux n’a jamais été vertueux mais était jusqu’à peu réservé aux bijoux et à quelques adeptes de la cristallomancie. Sa recrudescence actuelle est expliquée par la combinaison des routines beautés rendues publiques, des injonctions permanentes au bien être et au développement personnel, et de nouvelles quêtes spirituelles ésotériques multiformes.
Les cristaux sont partout : dans les rollers pour visage, dans les œufs boosters de tonus périnéal, dans les lampes d’intérieur qui promettent de filtrer la pollution urbaine. De Gwyneth Paltrow à Kendall Jenner, c’est Miranda Kerr qui nous a mis la puce à l’oreille lorsqu’elle expliquait à Elle / Vogue / The Cut / Gala… qu’elle "filtre chaque matin sa crème de jour avec un quartz rose pour en obtenir « les vibrations de l’amour-propre »", tout en vendant le-dit cristal au sein de sa marque, Kora Organic, taillé en forme de cœur. Aujourd’hui le cristal le plus cher est vendu à 10 millions de dollars, l’industrie au global est estimée à plusieurs milliards.

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Esclavagisme moderne

Tess Mc Clure en septembre 2019 [2] fait état de son reportage à Madagascar dans un podcast pour The Guardian.
 Elle explique être partie enquêter suite à l’envahissement de l’état du Texas par des cristaux en tous genres : totems / porte-bonheurs / outils de marabouts ou purificateurs d’espace, des salles d’attentes aux centres de yoga. Tout comme dans la fast-fashion, le revers industriel de ce raz-de-marée cristallin est situé à des milliers de kilomètres, à l’abri des regards de ses clients.
Madagascar est l’un des pays les plus pauvres au monde et principal site d’extraction de pierres semi-précieuses. De 2016 à 2017, le pays a vu ses revenus liés à l’export des pierres croître de 170%. Les pierres sont distribuées sur les marchés des pays aisés, certifiées "authentiques et artisanales". À ce jour, il n’existe pourtant pas de certificat ni d’autorité attestant de l’authenticité des pierres semi-précieuses.

Anjoma Ramartina est un lieu d’extraction massive du quartz rose. Une ville sans eau courante ni électricité, sans réseaux, où la malnutrition est endémique. 1 enfant par famille meurt de maladie infantile ou dénutrition extrême, 80% de la population vit sous le seuil de pauvreté défini par l’ONU, à hauteur de 1,90$ (NDLR : on vous propose de relire cette phrase, à voix haute). Aux alentours proches, même la police refuse d'approcher, ce que le gouvernement cautionne en nommant ces territoires « zone rouge », littéralement « unpoliceable ». La loi est celle du terrain, aux mains des gangs armés.
Plus d’un quart de la population dépend des mines pour vivre et s’y rend dans les pires conditions. Les glissements de terrains sont fréquents et ensevelissent avec eux les travailleurs dépendants de leur quota de pierres journalier. Ceux qui ont plus de chance sont rattrapés avant leurs 30 ans par la silicose, une affection pulmonaire sévère et chronique secondaire à l’inhalation de microparticules de poussières.

TESS McClure pour le Guardia
Crédits @TESSMCCLURE pour The Guardian

 

Étant donnés la pauvreté et l’étroitesse des tunnels miniers, parfois situés à 15 mètres sous terre, le travail des enfants est courant. L’Organisation Internationale du Travail estime à 85 000 le nombre d’employés de moins de 16 ans. Les enfants sont plus habiles pour ramper dans les couloirs sinueux qu’ils creusent à la main après avoir trouvé une pierre, « une pierre menant toujours à d’autres ».
Le poids des pierres varie de quelques grammes à plus de 200 kg. Les travailleurs des mines de Rakotondrasolo et Anjoma Ramartina ne sont pas payés à la journée de travail mais à la récolte, 800 ariary par kilo de pierres, soit l'équivalent au prix d’une portion de riz par personne et par jour sur le marché des mêmes villages.

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Crédits @TESSMCCLURE pour The Guardian

 


Tess Mc Clure décrit avec justesse l’acidité de la pensée qui la traverse quand une travailleuse lui présente le fruit de sa journée, évalué à quelques centimes. Elle sait que la même pierre sera valorisée à plusieurs centaines de dollars une semaine plus tard sur le marché américain.
Aux mains des anglais puis des français qui, en 1895, avaient interdit l’esclavagisme, le pays (indépendant depuis 1960) assiste aujourd’hui à une forme néo-libérale et déculpabilisée d’exploitation humaine moderne, internationalement cautionnée.

Un désastre environnemental et animal


Chaque nouvelle ouverture de site minier s’accompagne de flux migratoires de populations à la recherche d’emplois, construisant des logements d’appoints insalubres sur des territoires initialement vierges. Il n’est pas rare que ces espaces soient théoriquement protégés, abritant une biodiversité riche et rare avant l’installation du site. Les mines requièrent de multiples forages profonds qui appauvrissent les sols environnants qui deviennent infertiles, ainsi que de grandes quantité d’eau pour drainer la terre et les boues. Elles imposent donc également le détournement de sources d’eau.

(RE-)LIRE NOTRE ARTICLE SUR LES MINES DE DIAMANTS

(RE-)LIRE NOTRE ARTICLE SUR L'OR FAIR MINED

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Crédits @TESSMCCLURE pour The Guardian

 


Une réglementation inexistante


Il y a malheureusement encore peu à dire sur la réglementation internationale. 
Si certaines marques ont été attaquées pour les propriétés mensongères de leurs cristaux concernant des bénéfices sur la santé [3], aucun consommateur n’est au fait des réalités de l’industrie. Personne n’est consciemment prêt à payer pour financer l’esclavagisme, le travail des enfants ou le contrôle totalitaire de populations par la mafia. Le problème vient du phénomène de « mort au kilomètre » : plus la crise est physiquement loin, plus sa représentation est abstraite et ses conséquences nulles sur nos choix quotidiens. Ainsi se laissent abuser et se rendent coupables les clients de Goop (Gwyneth Paltrow), Kora Organic (Miranda Kerr) et marques consorts.


Des bénéfices non scientifiquement prouvés

Guérison, balance énergétique, rééquilibrage hormonal, épuration des particules fines... Les croyances autour des pierres sont innombrables et partagent une seule réalité démontrée : aucun de ces bénéfices n’est à ce jour scientifiquement prouvé.
Il ne s’agit pas ici de dénoncer les pratiques individuelles et intimes visant à avancer dans les méandres de son développement personnel. Nous avons tous du chemin à faire, des névroses à soigner, des traumatismes psychiques à la mémoire coriace. Tous les moyens sont bons pour accéder à la sérénité, de la parole d’un thérapeute aux cartes d’un jeu de tarot. Ce qui pose problème, c’est quand le développement des uns se fait aux dépens de la destruction des autres, à plus forte raison quand les principes supposés thérapeutiques sont infondés.

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Crédits @TESSMCCLURE pour The Guardian

 

"The end consumer is the person who sets the price."


La réalité est là. Plus les consommateurs avertis et indignés réclameront une justice sociale et environnementale derrière chaque produit commercialisé, en boycottant les fournisseurs, plus nous creuserons, dénoncerons, exigerons la vérité pour obtenir une réelle traçabilité, plus l’humanité - capitalistes inclus - ira vers un avant de vertu. 

On ne peut pas demander à ceux qui sont moins bien nés et qui ont faim de faire justice à notre place. Ce qu’on peut (et doit ?) faire, c’est interroger notre propre morale, lors de nos multiples séances de développement personnel, et choisir de placer le curseur du bien être à un niveau fraternel / de sororité qui nous élève.
Si nos névroses occidentales résultent de la détraction de la planète et du non sens de nos quotidiens résumés à la possession, il est peu probable qu’on les soigne en achetant des cristaux.

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RÉFÉRENCES

[1] Camille Sfez, Mona Chollet, Marie Youpi pour ne citer que quelques unes de nos lumières.
[2] Play Cast - Tess Mc Clure for The Guardian 
[3] Goop - Business Insider