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Minelli (1973-2026), anatomie d’une lente agonie 

[En récap] Minelli, marque française de chaussures fondée à Marseille en 1973, ferme définitivement le 30 mai 2026 après deux redressements judiciaires (2023, 2026). Asphyxiée par la dette LBO du groupe Vivarte (2,8 Mds €), elle n’a pas survécu à la reprise ratée de Maison Minelli en 2024.

Comme moi, vous avez sans doute arpenté avec délice il y a une vingtaine d’années les allées des boutiques d’une enseigne historique du retail français, Minelli. Pour ma part, CAP 3000, sortie mère-filles du samedi après-midi dans le haut-lieu sudiste des commerces réunis. Je revois comme hier le corner qui jouxte les Galeries Lafayette, la disposition des nouvelles collections, l’espace confortable où essayer le modèle qui nous accompagnera pour l’été voire des années, certains étant encore présents dans mon dressing. Ils sont vintage, comme mes souvenirs de cette époque lointaine où je mettais encore les pieds dans un magasin, où j’achetais encore du neuf, où ces heures vécues avec ma mère et ma sœur le samedi après-midi étaient une véritable expérience dont il me reste aujourd’hui une saveur. Je vous le demande, vous qui lisez cet article : quelle est celle de votre dernier achat ? Vous en souvenez-vous seulement ? L’histoire de Minelli ne se résume pas à une faillite, elle s’inscrit dans une longue trajectoire de cinquante-trois ans qui condense, à elle seule, presque toutes les pathologies du commerce de mode français contemporain. Plus particulièrement, vingt ans de lente dégradation du prêt-à-porter dont l’ultra fast fashion est le climax. Mondialisation, fragilisation par ingénierie financière et perte d’indépendance, captivité dans un conglomérat surendetté, reprises industrielles ratées, et finalement, l’incapacité d’un positionnement intermédiaire à survivre à la polarisation du marché. Etape par étape, cet article tente de documenter le récit douloureux de cette enseigne phare du prêt-à-porter français qui ressemble à beaucoup d’autres 

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©Instagram Minelli

ACTE I – La genèse marseillaise et l’apogée Vivarte (1973-2017)

Minelli naît en 1973 à Marseille, lancée commercialement à Paris par Marcel Biagi, avec un centre opérationnel à Gémenos, aux portes de la cité phocéenne. L’enseigne se spécialise initialement dans la chaussure et la maroquinerie féminines, avec cette promesse : proposer un style élégant à des prix accessibles. Le positionnement fondateur, le « chic accessible », deviendra à la fois sa force et son piège.

Dix ans après sa création, la marque change de mains. Après avoir soufflé ses dix bougies, Minelli rejoint le groupe André (rebaptisé Vivarte en 2001). Dans les années 1980 et 1990, l’entreprise multiplie les acquisitions comme Caroll, Creeks ou encore Kookaï. Dans le giron de ce conglomérat textile, héritier centenaire d’une manufacture nancéenne fondée en 1896 par Albert Lévy, que Minelli connaît son âge d’or. Au sommet de sa puissance, Minelli se hisse en tête des marques de chaussures vendues dans les grands magasins tels que les Galeries Lafayette ou le Printemps. À son apogée, l’enseigne emploie jusqu’à 600 salariés pour un chiffre d’affaires d’environ 100 millions d’euros.

C’est ici que se niche la première cause structurelle de la chute. Le groupe centenaire Vivarte, fondé en 1896 sous le nom d’André, avec des montages LBO en 2004 et en 2007, suit une trajectoire parallèle à celle de Camaïeu. Ces opérations de leveraged buy-out, mécanismes de rachat à effet de levier, chargent le groupe d’une dette colossale qui pèsera sur toutes ses filiales pendant deux décennies. En 2018, Vivarte supporte 2,8 milliards d’euros de dette, pour un chiffre d’affaires de 1,4 milliard d’euros. Une marque rentable comme Minelli sert alors, malgré elle, à éponger les intérêts d’une dette qui n’a rien à voir avec son activité opérationnelle.

En 2018, Vivarte supporte 2,8 milliards d’euros de dette, pour un chiffre d’affaires de 1,4 milliard d’euros. Une marque rentable comme Minelli sert alors, malgré elle, à éponger les intérêts d’une dette qui n’a rien à voir avec son activité opérationnelle. Les investisseurs s’enrichissent, les employé·es s’appauvrissent, la marque n’innove ni ne se développe.” – Yann Rivoallan, Président de la Fédération du Prêt-à-Porter Féminin. 

The Conversation [Sources à la fin de cet article, NDLR] a documenté ce mécanisme avec précision : les groupes Camaïeu et Vivarte partagent une genèse de crise similaire, ancrée dans l’accumulation des dettes d’acquisition dans le cadre d’opérations de LBO. Les trajectoires de faillite de ces figures du retail français prouvent que les fonds vautours ciblent des entreprises dont le modèle opérationnel reste souvent attractif, malgré l’asphyxie financière.

ACTE II – Le démantèlement de Vivarte et la cession à Collaert-Portella (2017-2021)

À partir de 2017, sous la direction de Patrick Puy, Vivarte entame son démantèlement. Le groupe tente d’abord de conserver un noyau dur. Le groupe Vivarte, qui entend conserver les enseignes Minelli, CosmoParis, La Halle, Caroll, Besson et San Marina, ne sera pas forcément sorti d’affaires une fois délesté de toutes les enseignes visées par un processus de cession. Il apparaît, selon les échanges intervenus pendant cette réunion, que Vivarte pourrait ne pas être en mesure de rembourser une partie de sa dette d’ici octobre 2019, celle-ci ayant pourtant été restructurée en juin. Sa dette a été réduite de 846 millions d’euros, pour s’établir à 600 millions d’euros.

La stratégie de conservation échoue. De la dizaine d’enseignes détenues à l’origine (André, Naf Naf, Pataugas…), Vivarte n’en conserve finalement plus que trois : La Halle, Caroll et Minelli. Cette dernière avait également été mise en vente au mois de novembre 2018, en même temps que San Marina, mais n’a pas trouvé de repreneur. En juin 2021, Minelli est mise en vente une nouvelle fois. La cession se finalise en octobre 2021.

Vivarte finalise de Minelli aux hommes d’affaires Stéphane Collaert et Laurent Portella, qui ont également racheté San Marino en février 2020. Les deux entrepreneurs créent un ensemble censé atteindre 250 millions d’euros de chiffre d’affaires et 470 magasins, avec une logistique mutualisée via le groupe Log’s. L’enchaînement est désastreux. En 2021, le groupe Vivarte aux marques célèbres, comme André, Minelli, Naf Naf ou Pataugas, est liquidé. En 2022, c’est au tour de Camaïeu.

ACTE III – Premier redressement, septembre 2023, l’effondrement post-Covid

Le tandem Collaert-Portella hérite d’une marque déjà fragilisée, dans un marché qui se retourne. La pandémie accélère toutes les tendances défavorables au commerce physique de centre-ville et de centre commercial. San Marina, l’enseigne sœur, est emportée la première. San Marina a été liquidée en février 2023 par le tribunal de commerce de Marseille, qui a regretté qu’« aucun projet de reprise sérieux n’a pu être soutenu et (que) les dirigeants actuels n’ont pu faire aboutir leur projet d’offre de réserve, faute d’investisseur ». Cette liquidation a laissé 650 salariés sur le carreau, dans près de 160 boutiques de cette enseigne.

Sept mois plus tard, c’est au tour de Minelli. Jeudi 28 septembre, le tribunal de commerce de Marseille place Minelli en redressement judiciaire afin de « préparer la cession (du chausseur) à un nouvel actionnaire pour garantir une poursuite d’activité la plus efficace possible ». L’enseigne, qui emploie alors 500 salariés et s’appuie sur un réseau de 120 boutiques et corners, déclare alors que « Malgré les efforts de ses équipes et de la direction, Minelli ne peut plus exploiter le périmètre actuel et ne peut faire face, seule, aux coûts de restructuration nécessaires pour assurer sa future rentabilité ». Elle n’a pas réussi à se défaire de ses difficultés financières, liées selon la direction à des ventes en recul et des coûts de transformation trop importants. Le chiffre d’affaires a reculé de 93 millions en 2020 à 67,7 millions en 2022/23, soit une chute de 27 % en trois ans.

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©Minelli

ACTE IV – La reprise par Mes Demoiselles Paris, un sauvetage en trompe-l’œil ? (janvier 2024)

Le 8 janvier, le tribunal de commerce de Marseille statue en faveur de l’offre de la marque de mode Mes Demoiselles Paris, associée aux investisseurs DS Invest et Union Brothers. Ce trio reprend la marque Minelli, ses stocks, 39 succursales, 8 corners, 16 magasins affiliés et 187 emplois de l’enseigne

Le coût social du sauvetage est lourd. La décision du tribunal implique la fermeture de près de 80 points de vente Minelli (boutiques et corners) ainsi que le licenciement d’environ 360 personnes, un plan de continuation d’une sévérité rarement égalée.

La nouvelle entité « Maison Minelli » est créée. Mais le plan d’affaires se révèle rapidement irréaliste. Le site info.fr calcule l’ampleur de l’échec dès le premier exercice : le premier exercice de Maison Minelli, clos en février 2025, affiche une perte nette de 4,2 millions d’euros pour un chiffre d’affaires de 22 millions d’euros. Le plan de reprise tablait sur 29 millions. Sur le premier exercice, le ratio perte nette sur chiffre d’affaires atteint -19,1 %. Pour chaque euro encaissé, Maison Minelli en a perdu près de vingt centimes. La marque s’enfonce sous les charges d’un réseau de boutiques physiques encore conséquent.

ACTE V – Une deuxième procédure de sauvegarde puis un redressement judiciaire (septembre 2025 – mars 2026)

La spirale s’enclenche très vite. Dès septembre 2025, une procédure de sauvegarde est à nouveau ouverte, précédant de quelques mois seulement le redressement judiciaire de mars 2026. L’AFP, citée par Europe 1, révèle un détail important sur la dégradation, « une dizaine de boutiques reprises » par les nouveaux propriétaires « s’avèrent être déficitaires ». Pour l’exercice 2024-2025, les pertes atteignent 3,7 millions d’euros, sur un chiffre d’affaires de 21,3 millions sur l’exercice clos au 28 février 2026 selon LSA Conso.

ACTE VI – L’épilogue, six offres partielles, aucun repreneur global à date (mai 2026)

A date, en mai 2026, les candidats à la reprise disposaient jusqu’au 11 mai pour déposer leurs offres auprès du greffe. Une demi-douzaine de propositions ont été enregistrées, toutes partielles, ne portant que sur un ou deux des vingt et un points de vente encore en activité. Le détail des offres est révélateur de ce qu’il restait de valorisable dans Minelli, c’est-à-dire essentiellement ses baux commerciaux en emplacement n°1.

Parmi les potentiels repreneurs : 

  • La marque de mode Maje souhaite racheter deux magasins parisiens pour 550 000 euros
  • Father and Sons a fait une offre sur l’un de ces magasins
  • L’opticien Jimmy Fairly a manifesté son intérêt pour des succursales à Paris et à Bordeaux
  • Plus surprenante, l’offre du groupe de transport et de logistique Baghaira proposait de reprendre la marque Minelli, ses stocks évalués à 2,7 millions d’euros et seulement neuf salariés du siège de Gémenos, abandonnant les vingt et un magasins et leurs soixante-dix-sept employés pour miser exclusivement sur le commerce en ligne, le tout pour 300 000 euros. 
  • Philippe Sayada, ancien acteur de la mode et de l’horlogerie, il avançait une reprise globale symbolique à deux euros, dans des conditions demeurées singulièrement floues.

Aucune offre ne préserve l’enseigne. Le 13 mai 2026, la direction annonce la fermeture définitive au 30 mai. Sur les 86 salariés restants, aucun ne sera repris dans un projet de continuité.

En synthèse

Minelli est tombée sous la succession de diverses causes, structurelles et conjoncturelles : 

  1. Une dette LBO comme péché originel, au lieu d’investir dans la modernisation de son outil de production, sa logistique, son e-commerce et le repositionnement de sa marque ; 
  2. Un positionnement intermédiaire devenu intenable dans une “SHEIN economy”, ni luxe, ni entrée de gamme, rendant la marque particulièrement vulnérable à la polarisation croissante des comportements d’achat. 
  3. Une dépendance excessive au réseau de boutiques physiques. Tout comme JOTT, le modèle reposant sur la rente d’emplacements en centre-ville et en centre commercial captait à une époque où la fréquentation était massive. Quand cette fréquentation s’effondre et que les loyers, les charges et les coûts d’exploitations augmentent, les boutiques deviennent un piège.
  4. Un sauvetage 2024 possiblement mal calibré. Le plan de reprise tablait sur 29 millions de chiffre d’affaires, l’entreprise en a fait 22 alors que les boutiques conservées comportaient encore une dizaine de magasins structurellement déficitaires. 
  5. La concurrence asymétrique de la fast et de l’ultra fast-fashion des plateformes, à des prix défiant toute concurrence.
  6. La pandémie comme révélateur, pas comme cause. Minelli était structurellement fragile avant le Covid. La crise sanitaire n’a fait qu’accélérer un déclin déjà inscrit dans les paramètres financiers et stratégiques hérités de Vivarte.

Ce que Minelli dit du commerce de mode français

La marque rejoint les membres d’un cimetière qui grandit. Loin d’être un incident isolé, la fermeture de Minelli s’inscrit dans un mouvement de fond qui emporte, les unes après les autres, des enseignes pourtant ancrées dans le paysage commercial français : Claire’s, Jennyfer, Okaïdi, IKKS. La logique sous-jacente est désormais bien identifiée : les enseignes nées entre 1970 et 1990, structurées autour d’un parc de boutiques physiques en France, financiarisées dans les années 2000, n’ont presque jamais survécu à la conjonction des trois chocs successifs que sont la financiarisation, la digitalisation, et la pandémie.

Sources 

  • France 3 Provence-Alpes-Côte d’Azur / Franceinfo (13 mai 2026), histoire en cinq actes
  • LSA Conso (13 mai 2026), liquidation et chiffres financiers
  • FashionNetwork (28 sept. 2023 et 8 janv. 2024), premier redressement et reprise Mes Demoiselles
  • Europe 1 / AFP (28 sept. 2023 et 6 avril 2026), procédures judiciaires
  • The Conversation (11 février 2026), analyse fonds vautours Camaïeu-Vivarte
  • Wikipedia Vivarte, données financières historiques
  • World Footwear (1er juillet et 6 octobre 2021), cession Collaert-Portella
  • Info.fr (avril 2026), analyse financière du premier exercice Maison Minelli
  • RetailDetail (mai 2026), positionnement de gamme et concurrence
  • Juriguide, Economie Matin, Social Mag (13 mai 2026), couverture de la fermeture définitive

 

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