Le 17 octobre raconté par les marques, une interview exclusive de Pierre Talamon, commerçant et président de la Fédération Nationale de l’Habillement 

[L’article en récap] Le 17 octobre 2026, en marge des manifestations lycéennes et étudiantes à Paris, des bandes organisées via WhatsApp ont pillé des boutiques du Marais jusqu’à la rue Étienne-Marcel : enseignes de sneakers, Rossignol, Vans, Timberland, bijouteries et indépendants. Pierre Talamon, président de la Fédération nationale de l’habillement (FNH), évoque un chiffre d’affaires hebdomadaire tombé à 10 % de 2025, un vide assurantiel sur les émeutes, des prêts Bpifrance de 50 000 € insuffisants et un référé-liberté envisagé.

Créateur de sa marque de mode masculine éponyme, commerçant installé dans le Marais et président de la Fédération nationale de l’habillement (FNH) depuis 2022, reconduit cette année, Pierre Talamon a vu les boutiques face à la sienne pillées en marge des manifestations du 17 octobre. Pour The Good Goods, il revient sur des attaques organisées, des forces de l’ordre débordées, des assureurs et un État qui risquent de se renvoyer la balle, et des aides qu’il juge dérisoires, à la veille d’un nouveau week-end de mobilisation.

En tant que président de la Fédération nationale de l’habillement, mais aussi comme créateur et commerçant, quel est votre bilan des évènements du 17 octobre ?

Au-delà des considérations économiques, c’est d’abord sur le plan humain que je voudrais réagir, parce que ce sont évidemment des vies professionnelles qui ont été brisées, des vies humaines, tout simplement. Des commerçant·es qui avaient mis toute leur énergie et toute leur vie, jusqu’à présent, pour monter leur entreprise. Car il ne s’agit pas seulement de grandes enseignes comme Rossignol, Vans ou Timberland, les trois magasins installés face aux miens, qui se sont fait piller dans la nuit de samedi à dimanche et jusque dans la journée de dimanche. Des artisans et des petites boutiques indépendantes ont aussi été touchés. Le Marais a été particulièrement impacté.

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©Pierre Talamon – FNH

Moi, je suis rentré chez moi samedi soir en contournant Châtelet sous les gaz lacrymogènes. Je voyais des hordes de pilleurs, de casseurs, défoncer des vitrines, notamment celle du tabac des Halles, qui est bien connu.

Quel type de boutiques ont été attaquées ? Pouvez-vous nous décrire précisément ces scènes ?

Les boutiques attaquées ont des profils très différents : artisans, boutiques indépendantes multimarques, puis enseignes. Les enseignes ont été particulièrement visées dans le Marais, surtout les enseignes de sneakers. Il semble que l’on ait eu affaire à un système extrêmement bien organisé de bandes de casseurs-pilleurs, des assaillants qui avaient un groupe WhatsApp, un système de communication entre eux pour aller de rue en rue, là où il n’y avait pas de présence policière. Les enseignes visées ont ensuite été celles qui proposaient des marques faciles à revendre. On a réellement affaire à un business parallèle. On l’observe aussi dans les grandes surfaces alimentaires qui ont été pillées, où l’on s’aperçoit que l’alcool fort a été dérobé pour être revendu par la suite. Bien évidemment, les joailleries et les bijouteries du Marais ont elles aussi été très touchées.

De votre point de vue, l’État a-t-il été défaillant ?

Ces pillages ont duré au moins vingt minutes sans que la police n’intervienne, puisque les CRS et les forces de l’ordre étaient occupés à pourchasser, plus loin, des groupes d’assaillants cagoulés de noir. Ils étaient aussi accompagnés de groupes de jeunes qui, eux, n’étaient pas cagoulés, mais il y a un effet d’entraînement qui fait qu’ils profitaient de l’aubaine. « C’est l’occasion qui fait le larron », tout simplement.

Sur le plan économique, évidemment, pour ceux qui ont été vandalisés, la facture est lourde. Les portes ont été défoncées en premier, car les vitrines occupent de grandes surfaces et peuvent s’avérer dangereuses quand elles retombent sur les assaillants, qui ne sont pas idiots. Les embrasures des portes ont été démolies, parfois à l’aide de disqueuses, par des gens très bien équipés.

Il faut bien évidemment distinguer les casseurs-pilleurs des manifestations qui, pour les lycéen·nes et étudiant·es, se sont plutôt bien déroulées. Mais les forces de l’ordre se sont alors trouvées dans l’impossibilité d’extraire de ces cortèges des groupes ultraviolents. Il y a d’abord eu une erreur grossière des renseignements en amont, qui ne s’attendaient ni à autant de monde, ni à ce que des groupes violents viennent gangrener le cortège de tous les côtés. Les forces de l’ordre ont été débordées : les unités mobiles étaient occupées à poursuivre des casseurs, entourés de groupes de jeunes, et tout s’est un peu mélangé. Elles ne pouvaient pas défendre les commerces, les personnes et les biens.

Quelle a été la réaction de la Fédération nationale de l’habillement et quelles démarches ont été engagées ?

À ma demande, la Fédération de l’habillement a très rapidement envoyé des lettres recommandées aux préfectures de région ou de département, pour signaler le risque de trouble à l’ordre public lors des prochaines manifestations.

Nous avons demandé des mobilisations adaptées pour ces manifestations, une information préalable des commerçant·es et des fédérations, et un parcours adapté à la situation. Autrement dit, la définition d’un dispositif préventif de sécurisation des secteurs commerçants et une mobilisation des forces de l’ordre adaptée à la protection des personnes et des biens, en complément des moyens consacrés à l’encadrement des cortèges, avec une présence préventive et visible.

Ces recommandés envoyés aux préfectures ont pour objectif de pouvoir, le cas échéant, saisir le tribunal administratif sur la base d’un référé-liberté [Le référé-liberté est une procédure d’urgence devant le juge administratif (prévue à l’article L. 521-2 du Code de justice administrative) qui permet d’obtenir des mesures rapides pour faire cesser une atteinte grave et illégale à une liberté fondamentale. NDLR]. S’il y a des débordements le week-end des 24 et 25 octobre, il y aurait en effet une urgence particulière et, une nouvelle fois, une atteinte grave. On pourrait donc interdire ces manifestations ou demander qu’elles aient lieu en dehors des centres-villes, et renforcer la protection des commerces.

Quel est l’impact économique pour les marques et les commerçant·es dont la boutique a été victime de ces pillages ?

Nous avons parlé des portes, des vitrines, mais pas encore du stock. Dans le Marais, jusqu’à la rue Étienne-Marcel, toutes les boutiques dont la vitrine a été vandalisée ont été totalement pillées. C’est catastrophique.

En outre, cette semaine, certaines n’ont pas pu ouvrir ou n’ont ouvert que deux jours, et seront fermées samedi 24… Sur la semaine entière, le chiffre d’affaires sera peut-être de 10 % de celui de l’année dernière.

Que penser des indemnisations prévues par les assurances ? Par l’État ?

C’est là que ça se complique. La loi de finances 2026 prévoyait d’imposer à tous les assureurs une clause obligatoire couvrant les émeutes et mouvements populaires. Or ce texte, qui devait être voté en février, ne l’a toujours pas été. On peut donc être pris entre deux feux. D’un côté, l’assureur qui nous dit : « Non, c’est une émeute, un soulèvement populaire, et pas du vandalisme isolé. Vous n’êtes donc pas couverts », parce que la plupart des assureurs couvrent le vandalisme isolé. De l’autre, si l’on se tourne vers l’État pour engager sa responsabilité au titre du Code de la sécurité intérieure, il pourrait nous répondre : « Non, c’est du vandalisme isolé, en dehors des manifestations, en dehors du soulèvement populaire. » Avec tous les articles et reportages publiés, cet argument ne pourrait cependant pas tenir bien longtemps…

Enfin, la demande d’indemnisation auprès de l’État ne peut être faite que si l’assurance n’a pas couvert le reste à charge de l’entrepreneur.

Nous avons aussi un autre problème, celui des victimes collatérales : toutes les boutiques qui n’ont été ni vandalisées ni pillées, mais qui sont obligées de fermer, samedi par exemple, ou de se protéger avec des palissades en bois. Elles aussi passent une semaine pourrie, et ne seront absolument pas couvertes par les assurances, puisqu’il faut avoir perdu des biens et de l’exploitation, donc avoir été vandalisé. C’est un très gros problème. Comme lors des émeutes de 2023, après la mort de Nahel, où certains centres-villes avaient été mis à feu et à sang, on pourrait se dire : « Il vaut mieux être vandalisé et couvert par son assureur que ne pas l’avoir été et n’être couvert par aucune assurance. » C’est dramatique comme raisonnement, mais c’est ce que pensent certain·es commerçant·es, qui vont vraiment avoir un mois d’octobre extrêmement compliqué.

Faut-il s’attendre à des conséquences à long terme pour ces commerces, et pour le commerce en France en général ?

Oui, malheureusement. Il faut parler notamment de l’image de la France à l’étranger, qui est absolument catastrophique. Dans l’hypercentre de Paris comme dans les centres-villes de région, certaines boutiques de mode vivent des touristes. Dans les mois qui viennent, les Américains ne seront pas là, les touristes vont annuler leur séjour en France. Les boutiques qui dépendent du tourisme pour plus de 30 % de leur chiffre d’affaires risquent de mettre la clé sous la porte.

Sans compter la gestion des employé·es le temps des travaux et, plus largement, le temps que passe cette nouvelle crise…

Tout à fait. Là encore, les mesures économiques prises par le gouvernement me semblent vraiment totalement insuffisantes. Le chômage partiel, par exemple, est pris en charge à 100 % au niveau du SMIC et à 60 % au-delà. Pour bénéficier d’une aide, il faut aussi justifier la fermeture, donc être dans l’incapacité de reprendre du fait de la destruction de la boutique. Le chômage partiel couvert à 100 % par l’État ne fonctionne pas non plus en cas de fermeture administrative, par exemple si la préfecture nous dit que c’est trop dangereux et nous ordonne de fermer. Même chose pour les boutiques qui fermeront d’elles-mêmes : elles ne seront pas couvertes.

Et que dire des prêts à taux zéro de 50 000 € proposés par Bpifrance… Quand on a perdu 150 000 ou 300 000 € de stock, comme mon voisin qui vend des sneakers, « ça nous fait une belle jambe ». Il faut relancer une production, faire des avances à ses fournisseurs… Et cela reste de l’argent emprunté, pas une indemnité.

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