Non, La Mode N'est Pas La 2ème Industrie La Plus Polluante Au Monde

Non, La Mode N'est Pas La 2ème Industrie La Plus Polluante Au Monde

 

Non, La Mode N'est Pas La 2ème Industrie La Plus Polluante Au Monde

 

« La mode est la 2ème industrie la plus polluante au monde ». Dans des articles divers, sur des comptes Instagram militants, dans les rubriques « à propos » de certaines marques et de multiples bloggers. C’est sûr, c’est catchy. Un chiffre aussi énorme ne saurait laisser planer de doute sur l’impact considérable de l’industrie vestimentaire sur l’Homme et l’Environnement. Mais de la 2e, 10e ou 18e position, y'a t'il un seuil plus critique qu'un autre pour passer à l'action ? Qui s’est donné la peine de vérifier ces chiffres ? Selon quels paramètres érige t'on un classement ? Si l'intention de tirer la sonnette d'alarme est bonne au départ, multiples sont ceux qui brandissent un chiffre pour tirer à eux la couverture médiatique. Cela finit par faire du tort : à ceux qui font parler la science comme à ceux qui œuvrent pour le changement.

 Fais confiance, et vérifie.


Raconter n’importe quoi, pourquoi ?

 
Ce chiffre n’a pas de fondement, il n’a jamais été attesté par une source fiable. Cette information nous vient de Jason Kibbey, Directeur Général de la Sustainable Apparel Coalition, dont le Higg’s Index est un outils de mesure de leur pollution par les marques elle-mêmes. Après les fake news et la désinformation sur l’industrie de la mode, on assiste à un phénomène d’un nouveau genre : le green-bashing. On a pensé que ce néologisme était approprié pour décrire la fâcheuse tendance des détracteurs de la fashion, avides de chiffres croustillants et de mots tapageurs sur les réseaux sociaux. Un Tweet par ci, un dessin par mi (le premier qui commente cet article avec la bonne référence gagne un paquet de biscuits fourrés !), une statistique non vérifiée à même de générer des likes, c’est toute l’industrie qui joue à la loterie des infos et, au bout du compte, un.e lecteur/lectrice mal renseigné.e qui perd confiance en les médias et ses repères. Pas plus avancé.e dans ses choix.

Entendons-nous : cette industrie est sale.
… Entre les flots d’intrants, les microfibres et les émissions GES au podium (plus que les transports maritimes et aériens réunis. On est allés vérifier [1]. Ahem.)
… Entre la pollution des nappes phréatiques et des cours d’eau potable par les teintures [2]
… Entre les 25% de la production mondiale de produits chimiques dédiée à cette seule industrie.
La pollution ne fait pas débat.

En revanche, il nous paraît capital de souligner ici deux points :
- Ces chiffres doivent être sourcés. Eux-mêmes mesurés. Pas ou peu biaisés. Vérifiés. Publiés par des revues scientifiques à l’Impact Factor qualifié (ce qui signifie que la communauté scientifique internationale les considèrent unanimement fiables)
- Ces chiffres ne doivent pas servir à s’attirer les faveurs d’un public (communauté, clients, voisine) pour mieux … leur vendre un produit par acte de bonne foi. Parce que ça s’appelle du green-washing ça. Jean-Paul Raillard te l’explique là. Céline Puff-Ardichvilli te l’explique ici.

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Les informations vérifiables et quantifiables à l’instant t
 

Pour réagir, l’Être Humain doit subir un choc ou visualiser directement un danger. La virulence du « Numéro 2 » a pour seul mérite d’avoir effectivement marqué les esprits à ses débuts, jusqu’à ce que ça devienne un running gag à chaque conférence. Le point Godwin des débats sur la mode responsable. Une fois cette carte jouée, tout le monde se couche. Et c’est là tout le problème : la condamnation qui laisse peu de place à la discussion, aux porteurs de solutions, aux vertueux crédibles prêts à avancer des statistiques (certes, autrement plus chia*** et moins digestes) à la portée des intéressés : les industriels ayant besoin de preuves tangibles pour avancer.
Ce chiffre discrédite le travail concret, celui qui est aujourd’hui le plus important dans notre transition. Il ne permet pas non plus d’établir des outils de mesure publics sérieux avec lesquels évaluer les avancées positives.

À l’heure actuelle, voilà ce qu’on sait [3] :

- On consomme et on jette trop : en France, 600 000 tonnes de vêtements sont mises sur le marché chaque année, soient 2,5 milliards de pièces. En moyenne une personne achète 60 % de vêtements en plus qu’il y a 15 ans et les conserve moitié moins longtemps [4,5]. On jette l’équivalent d’une benne de camion par seconde, remplie de vêtements [6]
- En terme d’émissions de Gaz à Effet de Serre, l’industrie de la mode est responsable de 1715 millions de tonnes d’émissions en 2015 à l’échelle mondiale, ce qui est moins que l’agriculture animale, moins que les émissions issues des foyers, moins que le transport routier, moins que l’industrie du ciment, la même année.
- En terme de pollution des sources d’eau potable, il s’agirait -la même année- de la deuxième source de pollution [7]. Les étapes de confection, -après la phase de culture des matières premières naturelles comme le coton- requiert moins de 1% de l’eau potable globale dans le monde; 70% étant liée à l’agriculture au global (élevage intensif, alimentation, cultures de fibres naturelles).
- Concernant les microfibres, nous avions fait le point ici, un quart des poissons et crustacés sont remplis de débris fabriqués par l’Humain. Mais sur une échelle de 1 à 10 pollueurs majeurs mondiaux vs les bouteilles en plastiques et les déchets industriels des magnats de l’emballage ? On n’en sait rien.

Conclusion ?


Same old !
Achetons moins. Moins de neuf.
Des vêtements de qualité en matières naturelles et made-in-la-proximité. Favorisons des marques responsables et engagées.
Arrêtons de colporter des infos non vérifiées.
... Et si vous avez la flemme : demandez-nous ? 

Amour & Science-Based-Fashion (et celui-là, on l’a déposé !).

RÉFÉRENCES

[1] World Economic Forum - Sustainable Development Economic Summit - The Report Sept 2019.
[2] Vol.4, No.1, 22-26 (2012) Natural Science - Textile dyeing industry an environmental hazard
[3] Global Fashion Agenda - Présentation d’un rapport annuel en 2017 lors du Copenhagen Fashion Summit - Étude menée par le Boston Consulting Group
[4] Eco TLC
[5] McKinsey and compagny, Style that suitable : A new fast fashion formula, Nathalie Remy, Eveline Speelman & Steven Swartz, 2016.
[6] Mac Arthur Foundation Report
[7] Natural Resources Defense Council

Addenda - Ceux qui nous ont mis la puce à l'oreille :
1) Notre podcast avec Alden Wicker, 1ère journaliste a avoir écrit sur le sujet pour Racked
2) New York Times : "The biggest Fake News In Fashion"