La Seconde Main Élevée Au Rang D'Art

La Seconde Main Élevée Au Rang D'Art

 

La Seconde Main Élevée Au Rang D'Art

#Upcycle ta culture


 Par Alexander Peters

 

Laissez-moi deviner : en parfait activiste de l’éco-conso / membre de la #TGGfamily, vous connaissez un nombre incalculable de magasins de seconde main. Question piège à présent : en connaissez-vous les artistes ? On vous emmène à la rencontre de trois artistes qui proposent un autre regard sur la friperie du coin et subliment le vêtement.

 

Will Grundy & Beatriz Maués

 

Sérendipité

 

Shoes worth wearing are worth repairing.

Thrift.

Les amateurs expérimentent souvent le sentiment des hasard heureux : c’est en fouillant comme dans un bac Fripstar que j’ai découvert le duo photographe - styliste Will Grundy & Beatriz Maués. Réunis par une utopie : celle de la seconde main, comme un vêtement moderne et tangible dans un éditorial de mode, sont nés le projet et l’exposition Thrift.

Difficile de résumer Thrift, en français Friperie, en un seul mot. C’est une exposition qui a eu lieu en mai 2018 à Londres mais qui a également donné lieu à une publication du même nom. Sur la couverture on y voit un titre manuscrit frappant d'authenticité. Le texte, à mon sens a une symbolique aussi importante que les images. À la main, sont écrits le nom des modèles : Dani, Julia, Lola, Haily comme si le respect des vêtements était aussi important que le leur, fait rare dans l’univers de la mode. À leurs côtés, on trouve des annotations sur l’ensemble des personnes et des boutiques avec la date et le lieu ayant donné ou prêté les vêtements. Comme une carte d’identité vestimentaire dont peut rêver tout acquéreur d’une pièce de seconde main avant d’y insuffler à nouveau une âme.

Will et Beatriz nous raconte la vie d’une jeunesse multiculturelle, cosmopolite et songeuse. On se prête à imaginer à quel membre de sa famille appartient le boléro de Lola ou les multiples vestes de Julia. Bref, on se raconte des histoires.
Les images sont frappantes de réalité. Elles nous permettent de voir à travers les modèles : elles ne sont ni cachées par le décor ni par un maquillage superficiel. Certaines laissent deviner un parallèle entre l’Homme et la Nature.
Parallèle qui se retrouve dans l’exposition où les photographies du duo dialoguent avec une vidéo de Lixo sa Estrutural, un des plus grands sites de décharge à ciel ouvert... Contrairement au travail de Will, l’installation nous montre une nature étouffée, pourrissante, prisonnière des déchets issus de la consommation humaine.

Will Grundy est un photographe londonien qui n’épargne pas le réel. On peut voir son approche artistique comme une métaphore de la fripe. Sa démarche créative se nourrit autour d’objets et de vêtements anciens pour faire apparaître des idées et une esthétique nouvelle. Beatriz Maués s’inspire également des traces du passé. Elle utilise le vintage dans tous ses éditoriaux et cherche également à rendre légitime le vintage pour le client dans les projets commerciaux. Elle est aussi à l’initiative d’un nouveau projet Temple Archive London. Il regroupe ses collections d’archives de styliste photographique comprenant vêtements, boîtes et sacs avec celle de Buki Ebiesuwa pouvant être louées.

Sigi Ahl & Eileen Fisher

 

Waste isn't waste until we waste it.

Will.I.Am.  

Waste no more.

Une injonction qui devrait être inscrit sur chacun des vêtements achetés, comme un cri d’alerte à qui saura l’entendre. Créé par la marque Eileen Fisher en 2009, ce programme a permis à plus d’un million de vêtements d’être sauvés de l’état de déchet. De déchet à pièce d’œuvre d’art, le studio de création expérimental Waste No More transforme le vêtement usé et dégradé.

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Sigi Ahl, artiste peintre et designer graphique est à la tête de ce collectif basé à Irvington depuis ses débuts. Il fait de l’esthétique un vecteur d’activisme. Le collectif parcourt les allées de l’entrepôt pour produire des œuvres collectives qui proviennent des donateurs. Sublimation de l’acte écologique. Les installations nous confrontent à notre addiction à la consommation mais sans fatalisme. Il existe des issues : le don, la réutilisation à des fins artistiques ou utilitaires.

Leur site internet nous présente une vidéo explicative de la démarche. Choisir, couper, assembler. Chaque pièce est posée dans une machine qui permet de renouer les tissus, les liens entre les pièces des donateurs comme une chaîne d'humains reliés par leurs donc.

Dernière en date l’exposition à la Galerie Rossana Orlandi à Milan nous présente une réflexion sur le blanc et sa symbolique. L’espace, divisé en trois pièces, est mis en scène comme un bâtiment spirituel. Les murs sont recouverts de panneaux acoustiques en feutre, matière développée par le studio, pour créer un caisson hermétique pour évoquer un temple. La première œuvre est la plus évocatrice : un monticule de vêtements blancs est assemblé au centre de la pièce et nous laisse absorbé par son tourbillon. Puis sans fin, métaphore de la surconsommation ? On préfère y voir, plus enthousiastes, un déchet réintégré dans l’économie circulaire. Les deux autres pièces nous invitent à nous questionner nous-même. Une tasse de thé et un lit sont censés nous amener à la contemplation... de nos propres pensées écologiques. Les vôtres, quelles sont-elles ?

(RE-)LIRE AUSSI : EILEEN FISHER EST UNE CRÉATRICE ET ARTISTE SOUTENU PAR LE COLLECTIF 1.618 PARIS

Jannis Kounellis

L’art du vêtement pauvre.

Argument de vente peu perspicace si l’on en croit la définition du mot pauvre, il en tire un sens et une esthétique bien différente lorsque celui-ci se mêle à l’art. C’est à Gènes en 1967 qu’apparaît pour la première fois l’expression « Arte Povera » pour désigner une activité artistique qui privilégie le processus, le geste du créateur plutôt que l’objet fini.

IMAGE 6 Fondazione Prada Kounellis 2

Jannis Kounellis est une figure importante de ce mouvement nomade qui refuse sans cesse de se définir et se dresse contre la société de consommation. Le vêtement est utilisé comme un outil et une matière première organique pour son art. L’Humain et le vêtement y sont confrontés à leur condition temporelle. Il est considéré comme une trace du corps et de la vie humaine.
On peut voir deux de ses œuvres jusqu’au 26 octobre à la Galerie Lucien Lelong, fidèle à l’artiste. Jannis Kounellis a volontairement laissé les œuvres sans titres, pour que l’on puisse accéder à l’immédiateté des sensations. La première datant de 2008 représente des manteaux déjà portés accrochés par des fils de fers sur une plaque d’acier. On y devine une guérilla poétique. Les matériaux oscillent entre froid et chaud, rêche, tranchant et doux, brillant et mate, et enfin opaque et transparent.

Les galeristes ont également travaillés avec l’artiste sur une précédente exposition rassemblant 49 manteaux, chaussures et chapeaux. La galeriste nous explique « Nous avons été aux Puces de Saint-Ouen pour aider Jannis Kounellis à trouver des chapeaux ainsi que des manteaux ». L’œuvre présente jusqu’au 24 novembre à la rétrospective de l’artiste à la Fondazione Prada nous présente les tenues comme des suaires. Mis au sol, et alignés sept par sept, les effets sont vides de toute animosité corporelle. Un vêtement et une Nature qui vivent encore après l’Homme.