Portraits des grandes personnes qui font les beaux vêtements

Nadine Farag - One Who Dresses

Nadine Farag - One Who Dresses

Le Style est la réponse à tout.


Temps de lecture estimé à 10 minutes. 

 Nadine Farag est une étoile que la vie m’a donnée. Je l’ai connue à travers Man Repeller, média chéri qui parle de substance stylistique avec un second degré brillant. Elle était la caution « Sustainable Fashion » du magazine. La première fois que je l’ai lu, mon cerveau s’est allumé. Elégante, raffinée, intelligente, carrément audacieuse : sa plume est à l’image de sa personne. Assise devant son latte dans la porcelaine blanche du Café Sabarsky, c’est Kitty Stcherbatskï* qui me parle de la valeur de l’intemporalité, des mass medias et du Style de l’Upper East Side. Lorsqu'elle m'a spontanément dit : « La vie est courte. Je suis la femme toujours trop habillée » nos neurones ont fusionné. Chaque ligne de ce billet est déconcertante d’échos entre nos histoires, raison pour laquelle il a été si complexe à rédiger. Je lui suis infiniment reconnaissante de m’avoir ouvert un instant sa vie avec tant de sincérité, je savais que l’interview était thérapeutique pour l’interviewé, apparemment aussi pour le journaliste.
Nadine Farag est aujourd’hui l’auteur de One Who Dresses, et chercheur en sociologie du vêtement en tant qu’objet identitaire. Elle anime des conférences dédiées à la durabilité dans l’industrie de la Mode, aux nouveaux matériaux, et écrit pour Man Repeller.

  

P R É S E N T A T I O N 


Je suis un être humain. Un être complexe, rempli de conflits internes dont j’ai longtemps pensé qu’ils me rendaient incomplète. Aujourd’hui je sais qu'ils font mon entièreté. La Mode est l’exemple le plus concret de leur réconciliation : le plus consistant et le plus superficiel de ma vie. Toute la difficulté est d’arriver à l’expliquer : la frivolité de l’image, du vêtement est indéniable, mais j’ai toujours pensé qu’ils sont intimement liés à ce qu’on l’on est. J’ai fait mon quotidien de ces questions : quel est vrai rôle de la Mode,  son apport dans nos existances ? 

Photo @CLAIREGRANDNOM 


E N F A N C E

J’étais une enfant heureuse, gentille, curieuse. Je lisais beaucoup, j’adorais être dehors et seule. Je construisais des mondes où j’interrogeais la réalité pour la recréer, me nourrissant de tout. J’ai très tôt questionné l’esthétique, pendant longtemps j’ai porté du violet et du rose en monochrome ... Ce qui ne me viendrait plus jamais à l’esprit ! J’avais des représentations visuelles fortes de ce que je souhaitais. La décoration, la disposition des objets pour ma chambre, dans des accès quasi maniaques. 
L'intérêt pour les vêtements date de mes 8 ou 9 ans. Ado, j’achetais Vogue au tabac-presse, je dévorais les pages présentant les collections mais j’abhorrais déjà les pubs. Je sentais une déconnexion entre ces images étrangères, presque mutantes, et mes propres besoins expressifs. C’est très difficile, aux premières heures de l’adolescence, de naviguer dans le monde pré-défini de la Mode à travers des corps de femmes-vitrines. Les magazines mettent l’individu dehors, alors que ce qu’on recherche c'est précisément l'interaction.


Q U A N D  J E  S E R A I  G R A N D E

J’ai grandi dans une famille traditionnelle, mes parents voulaient que je fasse de grandes études, ça n’était pas une option : je m’y suis conformée. Je n’ai entrevu une éducation différente qu’en été, au Caire, chez mes grand-parents, quand mes grands frères étaient en camp scout. J’ai découvert un monde qui n’entrait pas dans la vision qu’on m’avait inculquée et n’avait jamais fait écho chez moi. Elle était faite de principes et d’images, aussi construits que les histoires que j’inventais, mais racontées avec un aplomb parental. C’est sans doute ce pourquoi j’ai poussé aussi loin mes fantasmes et mon rapport à l’imaginaire. Là-bas tout était encore fait avec le coeur et la main. Qu’est ce que transmet ce collier conçu il y a deux cent ans, que je tiens dans mes doigts ? Le voir briller remplissais mon coeur de joie et donnait un sens aux images inertes des magazines. Les étés se suivaient, j’économisais pour sélectionner amoureusement un bijou qui me plaisait. Je les ai tous encore aujourd’hui.  

Photo @CLAIREGRANDNOM 

 

L ’ A M O U R  E T  L A  V I O L E N C E 

J’ai réalisé l’importance des choses, des endroits, des contextes. Dans le même temps, ma trajectoire professionnelle se dessinait de façon très obtuse : je serai avocat, docteur. On neutralisait ma créativité, alors je l’ai exprimée à travers mes vêtements... Il faut s’habiller tous les jours, je mentalisais des tenues à partir de montages photographiques. Cool ou chic, montrant les différentes facettes de ma personnalité et jouant avec leur attractivité. Je me suis donnée du mal pour être la femme que je suis, pour atteindre la bonne image de moi même, en transformant des pièces, combinant des improbables, dessinant, écrivant des notes sur ce que je voulais porter dans l’absolu ou pour tel évènement à venir, comme pour laisser déborder un besoin expressif contrarié, contenu.
À cette époque, j'étais en Master de Santé Publique, je travaillais à l’ONU au Caire l’été, aux antipodes de la Mode. Cela générait en moi une culpabilité énorme, je me sentais fissurée. J’ai commencé à explorer cette dichotomie pour me réconcilier avec moi-même, en cherchant les réponses à mes propres questions : peut-on se passionner pour le développement social et une paire de Manolo Blahnik ? Est-ce mal ? Antithétique ? Ai-je créé cette opposition de toute pièce ? 
Il fallait explorer profondément la signification du vêtement, ce pourquoi ce que l’on porte est une extension de nous-même, et partager ces interrogations avec d’autres femmes.

Cette volonté de paraître qui relève de l’être, cette apparence qui aide l’intime à se construire, et la connexion nécessaire à ces deux entités.

Victoire Satto - ITW

Photo @CLAIREGRANDNOM 

 

M O D A  O P E R A N D I 

L’habillement est un Art qui doit être honoré, respecté. Actuellement, notamment dans l’éducation des enfants, l’apparence est toujours déconsidérée. On leur répète sans cesse : « Peu importe ce à quoi tu ressembles, ce qui compte c’est ce que tu penses ». Je ne comprends pas qu’on puisse dissocier réflexion/sentiments/paraître, c'est l'ensemble qui constitue une personne.
Dans la société américaine, lorsqu’on associe les femmes à leur image, c’est systématiquement de façon compartimentée : en objet trophée, en objet sexuel. Le vêtement défini un trait d’une personne. Ça devrait être la personne qui habite ces vêtements et s’en sert pour s’exprimer, au delà des étiquettes qu’on lui impose. 

Photo @CLAIREGRANDNOM  

 

À la fin de mes études, j’étais exactement là où mes parents voulaient que je sois, dans une position de carrière socialement des plus enviables, au sommet de mon art. À l’opposé de moi-même, j’étais misérable.

 

Q U E  S E R A  S E R A 

Chaque jour, je faisais face à tout ce que j’avais enfouit et qui hurlait d’exister. J’ai pris un an pour réfléchir sur les conseils de mon directeur de Master, au Caire pourtravailler avec des artisans bijoutiers. J’ai crée un projet de réhabilitation économique plaçant l’Égypte sur la scène internationale à travers l'Art, en marge des informations négatives diffusées sur le Moyen Orient. Je voulais en célébrer la beauté, j’avais ce pouvoir par le privilège d’appartenance à deux mondes.
J’y ai consacré un an, nous n’avons pas pérennisé le concept, mais il m'a permis de me révéler : j’avais une histoire à raconter et les outils pour le faire. J’ai abandonné mon PhD pour me réaliser dans la Mode, quelle que soit la voie. 
Je me suis plongée dans cette industrie pour faire un état de l’Art axé sur la durabilité et les nouveaux matériaux. Cela accompagnait mes changement d’habitudes de consommation : j’abandonnais progressivement le plastique et les achats superflus. Je voulais peu de choses et de belles choses, rien de jetable autour de moi. J’avais besoin d’être connectée à chaque objet, sa valeur, son histoire. J’avais trouvé le fil, je pouvais légitimement associer toutes ces parties de moi qui cohabitaient initialement dans une illégitimité coupable, en une seule personne complexe accessible par cette multiplicité. 

 

Je ne regrette pas ces années de perdition et leur souffrance : elles m’ont permis d’accéder à moi comme un cheminement nécessaire vers la sublimation.

Photo @CLAIREGRANDNOM 

 

T O I  &  L E  V Ê T E M E N T 

Je suis attirée par les pièces spéciales, elles me parlent, même derrière un écran. Le détail me fascine, ça peut être un gramme d’or dans un tissu, sa brillance au soleil.
Je suis… totalement in love de mes vêtements. Je les aime. C’est mon armure dans la vie, capitale pour moi. S’habiller est une manière de se potentialiser, d’accomplir sa journée du mieux qu’on peut, avec les bonnes armes. Je m’habille pour moi-même, plus que pour n’importe qui, j’y prête attention même en restant à la maison. 
Et … Je suis toujours trop habillée. J’ai longtemps pensé pour cette raison que je n’avais pas les codes sociaux du vêtement : trop habillé peut signifier avoir un ego surdimensionné. Tout le monde est si casual. Maintenant j’ai fait la paix avec ça, c’est mon moyen d’expression premier. 

I don’t mind overdressing because life’s too short.

L’apparat permette de célébrer l’individu. Sa personnalité, son originalité. Une des raison principale de notre déviance consumériste vient de là : la volonté tronquée d’être les mêmes. Je ne me suis jamais retrouvée dans les magazines féminins car je suis différente : ma peau est brune, mes cheveux noirs et bouclés, et c’est important pour moi que la Mode tienne compte de moi, de mon individualité au même titre que celle des icônes auxquelles on finit par vouloir ressembler.

Si nous effaçons nos traits dans l’uniformité, que reste-t-il ? Que sommes-nous finalement ? "Cogs in a machine".

Photo @CLAIREGRANDNOM 
 

E N  N O I R  E T  B L A N C 

Le noir et blanc, c’est l’expérience de la polarité transformée : l’un et l’autre sont des extrêmes, immuables, non nuancés, théoriquement opposés, mais une fois combinés ils sont inépuisables. Leur potentiel est infini. À chaque fois que j’essaie d’être très créative, je finis par porter du noir et blanc. Tu penses que c’est l’ennui, c’est peu original, mais il y a toujours une façon de te l’approprier pour le booster. Si les vêtements sont mes amis, ceux-là sont les plus précieux, sans appel.
 

F A S H I O N  T I M E L A P S E - L E  X X È M E  S I È C L E 

30’s : j’aime les silhouettes 
40’s : j’adore l’histoire de la Mode et sa transformation à cette époque, c’est probablement ma favorite
50’s et avant : passion sans appel
60’s et 70’s : … mon coeur est éteint 
80’s : … pas sûre de vouloir en parler, je ne sais pas ce qui s’est passé ces 10 années là !! 
90’s : j’aime l’avènement du minimalisme, mais c’est moins fort. 

Photo @CLAIREGRANDNOM 
 


L E S  N E W  Y O R K A I S  E T  L A  M O D E

Les New-Yorkais apprécient la Mode, ils en reconnaissent l’importance, pour eux c'est sérieux. L’apparence est capitale ici, économique et pratique : les gens portent leurs valeurs. Il y a une vraie pression de suivre la tendance, d’afficher la dernière it-piece, bien qu’elle ne soit pas en accord avec les aspirations stylistiques du consommateur.  Parce que le port d’un trend est aussi éminemment économique : NYC est par essence la ville du capitalisme, lorsqu’un consommateur a la possibilité de s’afficher avec un objet dernier cri c’est une démonstration de pouvoir. Quel jugement porter sur ces comportements : est-ce volontaire ? Authentique ? Grégaire ? C’est très ambivalent : ils souhaitent en même temps être originaux, tant les uns les autres qu’envers le reste du monde.  

Il y a une vraie pression de suivre la tendance, d’afficher la dernière it-piece, bien qu’elle ne soit pas en accord avec les aspirations stylistiques du consommateur.


Les Loafers Gucci - Littéralement partout - Hiver 2017

  

L E  M A T I N 

Enfant et adolescente je choisissais systématiquement ma tenue la veille. Scrupuleusement sortie comme pour me sécuriser, dans une personnalité en construction, mouvante, je contrôlais au moins ça.  Aujourd’hui j’essaie de suivre mon intuition. J’expérimente beaucoup aussi. Je mets volontairement ensemble deux pièces dont je pense initialement qu’elles n’iraient pas. Je vais toujours vers le confort physique mais aussi d’humeur : je porte ce qui me va le mieux, un jour après l’autre.

L A  L O C A T I O N 

Très problématique pour moi ! Une part de l’avenir est là dedans, on tient une vraie solution : parfois on chérit une pièce avec passion pendant une année puis elle vit avec une autre femme. Et c’est vraiment cool quand on y pense, créer un lien existentiel par le simple port d’un vêtement fabuleux. Dans le même temps, c’est si personnel… Impossible de donner mon avis. J’adore le vintage, la seconde-main. Je n’aurai probablement aucun mal à louer mes vêtements, mais énormément à les emprunter !  

L E S  F I L L E S  D E S  M A G A Z I N E S

Il y a une corrélation nette entre mon désintérêt pour les magazines et mon cheminement réflexif vestimentaire. Les médias sont responsables de notre frénésie consumériste et nos impulsions d’achat. Il faut se discipliner pour ne pas en acheter et réfréner ces compulsions.
L’infiltration massive des célébrités dans la Mode a aussi enlevé une partie de sa joie : quand les modèles sont neutres, on construit son style en fonction des pièces proposées, selon sa propre individualité. Dès lors qu’on reconnait une personne, on s’y identifie ou on la rejette, mais il ne s’agit plus de soi. Les magazines n’existent alors plus pour eux mêmes mais pour relayer les tenues d’actrices en compétition, avec d’autant moins d’intégrité qu’il s’agit de placements produits. C’est ennuyeux, frustrant. Il y a tellement plus, tant d’histoires à raconter, de personnes à célébrer. Je comprends que les médias aient besoin de gagner de l’argent, mais c’est au prix de lecteurs comme moi. J’ai choisi de devenir ma propre voix éditoriale, de mener ma propre réflexion. La seule page à laquelle je suis fidèle c’est évidemment Man Repeller !

Photo @MARIASVARBOVA

 

L ‘ I N S P I R A T I O N

Les images, je les collectionne. Ce que je lis en rapport avec la Mode ou pas. Mes sentiments le matin, le monde interne comme externe : après un long trek, un séjour dans la nature, la mer. Il y a toujours quelque chose qui s’anime en moi et fini par me ramener à mon rapport matériel aux vêtements. C’est un processus créatif fluide, impliquant une capacité à concevoir la Mode depuis un angle divergeant : la science, les news, afin de ne pas faire une discipline étroite.


L E S  D É F I L É S  Q U I  F I L E N T
  

Printemps été, automne hiver, couture, prêt-à-porter, croisière, homme, femme, enfants. 
C’est rapide, c’est trop. Surtout pour les créateurs.
J’aime les fashion weeks, c’est un moment où l’on célèbre le pouvoir créatif de la Mode. Ce qui me pose un réel problème, c’est le volume de produits crée et la rapidité des changements. C’est absurde de considérer qu'on peut tous les 6 mois renouveler sa garde robe, consommer du neuf qui nous stimule. Je ne connais pas de vrai processus créatif capable de respecter ce calendrier tout en y amenant de la consistance. Nouveaux vêtements = nouvelle manière de voir le monde. On n’a pas encore vu le bout des collections qu’il y a déjà de nouvelles présentations, c’est surréaliste et anti-créatif. 
Il faut laisser faire la temporalité dans la création, apprécier les matières, les formes, des couleurs.

Les designers sont partagés entre la pression de créer et celle de vendre. Ça doit être une position excessivement difficile.

Photo @CLAIREGRANDNOM 

A P P L I  F É T I C H E


SPOTIFY ! Je suis peu digital… et j’écoute de la musique. Tout le temps.

C I T A T I O N   M A N T R A

"Style is the answer to everything. A fresh way to approach a dull or dangerous thing. To do a dull thing with style is preferable to doing a dangerous thing without it. To do a dangerous thing with style is what I call art... Style is the difference, a way of doing, a way of being done."
 
Charles Bukowski

Photo @CLAIREGRANDNOM  
 

 

O N E  S H O T  I T W  

Les questions de Victoire telles qu’elles ont été posées, binaires. Les réponses de Nadine en alternance et du tac-au-tac sont en gras dans le texte. 

 AUBE OU CRÉPUSCULE  
MACARONS OU SCONES 
PODCAST OU OPÉRA
DEEP THINKING OU INTUITION
KINDLE OU LIVRE IMPRIMÉ
PARIS OU MILAN
ROBE DU SOIR  OU CASUAL FRIDAY
CARDIN OU JACQUEMUS
IRVING PENN OU MONET
DENTELLE OU CUIR 

Victoire Satto, New York City - Octobre 2017
 

* Anna Karénine