Portraits des personnes qui font bien

Jeanne Sentier - Modestologie

Jeanne Sentier - Modestologie

Jeanne Sentier
Fondatrice
M O D E S T O L O G I E

 

J’ai rencontré Jeanne sur Instagram: un humain derrière un petit écran.
A l’heure où le sacro-Saint digitalisme traque les moindres recoins de notre espace vital, elle est de ceux qui décident de détourner le temps qu’on passe sur les réseaux pour connecter les Hommes d’un clic vers un café. D’un message privé à la réalité.
Dans l’atelier de Barbès - chez Modestologie- tout est propre et rangé. Epingles alignées, collections sous blisters. Seul son bureau est un bouquet bordélique d’idées enchevêtrées, entre une cafetière ronronnante et deux écrans foisonnants de post-it.
L’annonce timide « c’est la première fois que je me livre à cet exercice » est une promesse de témoignage spontané.
Fragments conversationnels d’une marque sincère à son image.

 

Je viens d’un milieu d’entrepreneur. Je voulais être entrepreneur.
Mes parents avaient une entreprise de chaussures et j’ai toujours préféré bosser avec eux plutôt qu’aller en cours. C’est eux qui m’ont enseigné l’éthique du travail.
Ce sont des gens quali, mes parents. Très transparents.
J’ai commencé à travailler et rapidement à voyager avec eux, en Chine notamment. Alors qu’ils sourçaient depuis l’Europe, la baisse de pouvoir d’achat du consommateur les avait dirigé vers la Chine. C’était un voyage de prospection de fournisseurs.
Je me suis littéralement éprise pour l’Asie et j’y suis restée en cultivant mon réseau.
Je suis quelqu’un de passionné, total, je vais très naturellement vers les gens. J’ai rencontré un entrepreneur qui souhaitait faire de l’import/export dans la Mode, auquel je me suis associée.

Pendant deux ans, j’ai audité des usines,


acheté pour le compte de clients français, enquêté sur les différences entre la qualité des fabrications françaises, européennes et celles proposées là bas.
Je partais très réservée. Et c’est au coeur du système que j’ai découvert le clivage entre le monde du madeinchina de Belleville, stigmates de malfaçons bien réels qui m’étaient familiers, et celui des belles choses. Les très belles choses, l’artisanat de qualité, les grandes manufactures.
Rapidement il m’a fallu créer, m’exprimer par le vêtement. Le sentier des chaussures m’a emmenée en Corée, dans un programme gouvernemental de réintroduction du savoir-faire artisanal à Séoul.
La SSST school est une école-atelier qui enseigne la chaussure, du Design à la production.
La ville m’a séduite, à mi-chemin entre la culture occidentale et asiatique. Les coréens sont des gens créatifs, ouverts sur l’innovation, le digital. Ce sont les premiers à avoir réalisé des vêtements connectés. Leur marché saturé les pousse à se démarquer sans cesse.
J’ai délocalisé ma production là-bas, puis abandonné mon travail pour cette expérience aussi attrayante que folle: fabriquer trois types de chaussures différentes, créer un réseau avec des designers locaux.
Ensemble nous avons monté une webmarket place de vente d’accessoires d’artisanat coréen.
Je suis rentrée à Paris pour créer un showroom et continuer la vente en ligne. Cela a fonctionné une année et demi, avant que la distance ne rende le projet complexe, et que je me sente dépassée par la marketplace digitale, alors gérée par un webdesigner.
Il me fallait des notions de digital, être autonome.

 

 

Je suis quelqu’un d’entier


Il m’est insupportable de ne pas pouvoir embrasser les process, de ne pas comprendre comment les choses marchent. J’ai pris une année pour un Master spécialisé en informatique, couplé à un Boot Camp en growth-hacking.
Nous sommes alors en 2015, date de sortie de The True Cost.
Je me revoie plantée une tasse de thé à la main, pause-télé sur canapé entre deux missions de Growth-Marketer Freelance.
Bouleversée, littéralement.

La mode est un domaine qui me passionne, pour autant très superficiel, du moins perçu comme tel.
Je ressentais pourtant le besoin d’avoir un impact.

 

Mon frère est ingénieur en biochimie, ma soeur est ingénieur en génie civil. J’ai une marque de vêtements *


Mais cet impact existe : sur les consommateurs finaux comme sur tout le process de fabrication : conditions de vie de travailleurs, leur permettre une vie décente, de prendre soin de leur famille, d’éduquer leur enfants. Et participer au développement du pays en question.
L’idée de ma propre marque s’est imposée d’elle-même, alliant mes valeurs humaines et mon esthétique.
Voilà comment est né Modestologie.

 

L A  S C I E N C E  D E  L A  M O D E S T I E

Modestologie, c’est l’humilité à travers le vêtement. Une marque honnête, transparente, de qualité.
Nous ne sommes pas élitistes. Nous respectons autant le travail de l’artisan du vêtement que le consommateur. Car on lui permet de savoir : plus on en sait, plus on est serein.
Le process de fabrication est modeste à chaque étape : Design - relation fournisseurs - clients. Et entre employés bien sûr aussi.
C’est pour cette raison que l’acheteur de Modestologie est universel. Pas de cible car ça n’est pas seulement une question de Mode. Un achat Modestologie reflète les valeurs intrinsèques de la personne qui l’effectue. Nos clientes viennent de tous les milieux, toutes origines, toutes religions confondues, avec l’envie commune de connaître les choses, de se respecter et de faire du bien.
Elles sont multiples : étudiantes, femmes leaders, bobos, minimalistes, coquettes, rondes, androgynes… Leur socle commun est une valeur et non un style.
Modeste dans le concept, universaliste dans le partage.
On doit être fière de porter et réaliser ce que l’on est à travers notre vêtement.
J’ai toujours eu beaucoup de mal à m’habiller, dans ma constante volonté de connaître les valeurs d’une marque. Et je n’aime pas l’idée d’exclusion.

La Mode est un statement. La mode est inclusive

B R A I N S T O R M

Mon approche créative est expérimentale. Je n’ai pas fait d’école de Mode, mais j’ai toujours dessiné. Quand j’étais enfant, je découpais mes vêtements et les assemblais. Je ne voulais ressembler à tout le monde.
Mon père a lutté toute sa vie contre mon instinct créatif, par protectionisme automatique.
Créer est très compliqué.
Pourtant les 10 premières pièces de Modestologie sont les pièces que je recherche depuis 15 ans. Elle ont été posées sur papier en une après-midi, j’ai répondu à mon propre besoin : tout était dans ma tête.

 

La nécessité est la mère de l’invention 

Platon

Je suis inspirée par l’Asie. L’Asie, c’est cool, tellement cool. C’est à nous d’en redorer les lettres.
Je m’inspire des formes, des cols, de la simplicité pour créer des pièces que je peux transmettre à ma fille, ma petite fille. Faire des essentiels qui ne soient pas basiques : ajouter un twist, s’amuser avec la matière; trouver ce qu’on ne retrouvera pas chez les autres en design, mais qui soit pour autant portable, adaptable aux morphologies et aux styles de chacune.

I N F L U E N C E S

Phoebe Philo, les soeurs Olsen chez The Row, Beckham récemment, depuis que c’est moins moulant, plus casual.
Pour créer mes yeux doivent voir des choses. J’ai besoin de voyager et j’oblige littéralement mon mari à ça. Rencontrer des gens, discuter avec eux. Observer.
Je m’assieds dans un café, seule -comme mon grand-père- pour analyser les styles, la façon de s’exprimer à travers la gestuelle.
J’ai des tas de carnets où je croque des choses. Très désordonnés, jamais le même sur moi… Je note sans y penser, sans revoir, mais le chaos sur papier est très ordonné dans ma tête.
L’inspiration me vient partout, la nuit parfois. Je me réveille et je note.

A P P L I C A T I O N  F É T I C H E

Instagram® : beaucoup, très bien pensé
Pinterest® : eff… Oui mais tu commences et tu ne finis jamais
Techcrunch® : what’s shaking in techs, tous les matins ou presque, 10 minutes.
 

L E S  A C T E U R S  D E  M O D E S T O L O G I E

J’ai rencontré la responsable d’usines de production lituanienne et estonienne au Salon Première Vision**, une femme au discours serein, attractif. Alors j’ai stalké tout ce qui passait sur le sujet : designers, fournisseurs, artisans.
L’influence nordique des designers estoniens est palpable : hypercarrée, hyperpointue. Les chaînes de production locales étaient de facto capables de bosser avec cette rigueur.
Via la Chambre de Commerce Estonienne, j’ai trouvé mon entreprise idéale. Une entreprise dont la rigueur te repose, qui respecte son cahier des charges au millimètre. Une entreprise composée uniquement de femmes, celles avec lesquelles je voulais travailler.
Dès réception des échantillons envoyés par l’Estonie, la qualité était irréprochable, il m’en fallait voir plus : je suis partie rencontrer les équipes.

Nos fibres textiles viennent d’Allemagne, d’une usine certifiée Ecotex® et GOTS® pour le coton.
Elles sont triées, tricotées et teintes en Estonie, puis une seconde équipe constitue le vêtement. Olga -la responsable- m’a fait faire un tour d’ensemble, c’est devenue ma grande copine.
C’est fondamental pour moi de voir et savoir ces choses-là. De pouvoir expliquer, à ma cliente, à toi, en interne que je connais les process, que je les maîtrise.

 

L’ambiance de travail sur place est géniale


Les femmes ont en moyenne 45 ans, elles sont passionnées, focus. Elles t’expliquent en estonien avec force gestes ce en quoi constitue leur travail, sur fond de pop scandinave comme une mauvaise techno russe des années 80. Elles m’ont touchée.

Crédits image @MODESTOLOGIE

O N E  S H O T  I N T E R V I E W

Interview du tac-au-tac: les questions de l’éditeur telles qu’elles ont été posées, les réponses de Jeanne sont en gras dans le texte.
Es-tu plutôt:

COLLECTIF OU PERSO
PHYSIQUE OU CÉRÉBRALE
COTON OU LAINE LAINE
SNEAKERS OU STILETTOS
ORDRE OU CHAOS
CALCUL OU ALÉATOIRE
REYKJAVIK OU BORA-BORA
FACEBOOK OU TWITTER
NOIR OU COULEUR COULEUR
PATIENCE OU IMPÉTUOSITÉ
RER OU UBER
BIOGRAPHIE OU ROMAN
BARBÈS OU ODÉON

C I T A T I O N  M A N T R A

 

Science potentia est - La connaissance c’est le pouvoir

Sir Francis Bacon - 1597

 

D E R N I E R E  I N S P I R A T I O N

Un designer Hongkongais rencontré la veille, dont la collection récente est basée sur le gris.
Car -selon son propos- on vit dans un monde noir ou blanc, dichotomique, où il faut se ranger, choisir son camp. Alors qu’on est tous des gris, avec une part de blanc et de noir, comme autant de teintes et de textures différentes.
Il crée ce qu’il aimerait voir : de la tolérance médiée par les nuances.
Accepter nos défauts, comme une palette de niveaux de gris.

Victoire Satto
Mars 2017, chez Modestologie

 

* Fait écho dans la tête de l’éditeur à l’histoire et la citation Anna Wintour dans The September Issue, à propos de ses frères et soeurs :
They think i’m having fun. In the face of my brothers' and sister's academic success, I felt I was rather a failure. They were superbright so I guess I worked at being decorative. I've always been a joke in my family. They've always thought I am deeply unserious.

**Salon Première Vision http://www.premierevision.com/fr/